Parlons philo

Heureux qui comme Ulysse

Polyphème, Jean-Léon Gérôme, vers 1902 
© Christie’s Images/Corbis
Polyphème, Jean-Léon Gérôme, vers 1902
© Christie’s Images/Corbis

– Pourquoi pleures-tu, mon amour ? Parle-moi.

– Je ne pleure pas.

– Pourquoi ne pleures-tu pas, alors ? Je t’ai entendu crier dans ton sommeil. Laisse couler tes larmes, elles te soulageront. Voilà, comme ça, c’est bien.

– Ce n’est pas moi qui pleure, c’est ce que j’ai vu.

– Qu’as-tu vu ? Raconte.

– Ce que j’ai vu, je ne peux le dire, tu ne veux pas le savoir. Tu ne dois pas ­l’entendre, je ne veux pas en parler.

– Parle-moi, n’aie pas peur. Rien n’est pire que le silence. Tu le sais tout comme moi. Toutes ces années loin l’un de l’autre, sans nouvelles, sans un signe, sans rien. Je t’ai attendu si longtemps. Voilà plus de trois mois que tu es rentré, et tu ne m’as toujours rien dit. Tu te réveilles en pleine nuit en hurlant, puis tu ne desserres plus les dents. Cette fois, parle, je t’en prie. 

– Comme tu voudras. Tu as peut-être ­raison. Tu vas me prendre pour un fou.

– À la faveur de la nuit, raconte à ta femme ce que tu as vu. Demain, quand ­l’Aurore aux doigts de rose viendra caresser nos paupières, ton récit n’aura pas plus d’épaisseur qu’un songe. Tout sera oublié.

– Rien n’est moins sûr. J’ai vu des choses que tu ne pourras oublier si je t’en fais le récit. 

– Je sais que tu as vécu…

– Ce que j’ai vécu n’est rien. 

– Dis-le-moi. Qu’as-tu vu ?

– Tu ne m’attendais pas. 

– Je ne t’attendais plus ?

– Non, tu ne m’attendais pas car tu n’existais pas.

– Je n’existais plus ?

– Ni toi, ni notre fils, ni Ithaque, ni rien. J’ai vu l’Oubli aux doigts de mort se poser d’abord sur ton visage. Notre monde n’était plus qu’un souvenir, dans un monde sans mémoire.  J’étais perdu, au point d’avoir oublié que je m’étais ­perdu. Et je n’étais pas seul. Il y en avait des milliers comme moi, des centaines de milliers, des millions d’Ulysses, condamnés à errer sans fin sur la mer inféconde couleur lie-de-vin, faméliques, entassés sur des radeaux, pourchassés par des vaisseaux lourdement armés par Cronos et Arès, pris dans les tempêtes de Poséidon, et quand ils touchaient terre, parqués comme des moutons ou des porcs dans d’atroces cavernes grandes comme des cités, des cavernes à ciel ouvert sur une obscurité insondable, dans les limbes ­sûrement, ou au fond des Enfers, scrutés par l’œil immense d’un cyclope métallique, mais un œil increvable, j’ai essayé. Rien à faire. Des cyclopes par milliers. Toute une armée, invincible et impitoyable.

– Tu as vécu des choses terribles, Ulysse. 

– Tu ne comprends pas. Ce n’est pas ce que j’ai vécu. C’est pire. Moi j’ai connu ­Calypso, et puis les Phéaciens, même Circé, à sa manière, m’a accueilli, même les sirènes ont voulu de moi, même Polyphème le cyclope voulait au moins me manger. Mon nom était Personne, mais je n’étais pas rien. Et je n’allais pas nulle part. Je rentrais chez moi. Alors que là, rien à voir.

– Qu’as-tu donc vu dans ce monde où il n’y a rien à voir ?

– Les voyageurs étaient traités comme des criminels, les lois de l’hospitalité n’existaient plus. Plus rien n’était sacré. L’or seul dominait un monde sans parole ni honneur. Il n’y avait plus de lois, elles étaient toutes mauvaises, comme si une divinité méchante avait décidé de tout détruire. Je l’ai vu, Pénélope, nous serons des millions. Hommes, femmes et enfants à la mer. Pour toujours. Et il n’y aura nulle part où aller, plus personne vers qui se tourner ! 

– Il y aura bien encore les dieux !

– Non. Les cieux seront vides. Plus ­personne à prier. Juste des paupières creuses, des yeux sans visage, des visages sans regard. Les hommes que j’ai vus demander asile étaient d’abord torturés, violés, rançonnés, et par leurs semblables ! Les dieux n’y étaient pour rien. C’était la fin de l’humanité. Tous se battaient pour un bout de pain, un morceau de terre et un laissez-passer qu’ils n’obtenaient jamais. Ce n’était pas simplement la fin de notre monde. C’était la fin du monde. Mon voyage a été long, je suis parti vingt ans. Dix ans de guerre, puis dix ans d’errance. Mais même au plus profond du désespoir, je savais vers où tourner ma pensée. Je voulais rentrer chez moi, te retrouver, toi, mon fils, ma patrie, ma maison. Dans le monde que j’ai vu, on ne pouvait plus rien souhaiter, qu’une mort rapide et douce dans les bras d’une femme. Un voyage dont on ne peut pas revenir, est-ce encore un voyage ?

– Tu as rêvé, Ulysse.

– Je n’ai pas rêvé, Pénélope, ce monde existe. Je l’ai vu.

– Il n’existe pas.

– Il existera.

– Peut-être. Mais nous n’existerons plus. Tu l’as dit, notre monde ne sera plus qu’un souvenir, dans un monde sans mémoire. Le voyage a été long, ferme les yeux à présent. Dors tranquille, mon amour. Tu es chez toi désormais.  

@opourriol

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