La voix du poète

Henri Michaux (1899-1984),
Les Émanglons

Sans titre, Henri Michaux, vers 1960
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat © ADAGP, Paris 2014
Sans titre, Henri Michaux, vers 1960
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat © ADAGP, Paris 2014

Le travail est mal vu des Émanglons, et, prolongé, il entraîne souvent chez eux des accidents.
Après quelques jours de labeur soutenu, il arrive qu’un Émanglon ne puisse plus dormir.
On le fait coucher la tête en bas, on le serre dans un sac, rien n’y fait. Cet homme est épuisé. Il n’a même plus la force de dormir. Car dormir est une réaction. Il faut encore être capable de cet effort, et cela en pleine fatigue. Ce pauvre Émanglon donc dépérit. Comment ne pas dépérir, insomnieux, au milieu de gens qui dorment tout leur saoul ? Mais quelques-uns, en vivant au bord d’un lac, se reposent tant bien que mal à la vue des eaux et des dessins sans raison que forme la lumière de la lune, et arrivent à vivre quelques mois, quoique mortellement entraînés par la nostalgie du plein sommeil.
Ils sont faciles à reconnaître à leurs regards vagues à la fois et insistants, regards qui absorbent le jour et la nuit.
Imprudents qui ont voulu travailler ! Maintenant il est trop tard.

Extrait de Voyage en Grande Garabagne
© Éditions Gallimard, 1936

 

La vie n’est longue qu’à ceux qui savent errer, paresser. Si l’œuvre d’Henri Michaux témoigne d’un combat, c’est d’une lutte « qui s’apprend par rêverie » : on y lit, d’une écriture limpide, le fonctionnement de l’esprit. Mais n’allons pas confondre trop vite le burn-out de l’Homo laborans occidental avec le surmenage des Émanglons. Quelques jours de travail soutenu suffisent à fatiguer les imprudents de cette tribu. On hait chez eux les ambitieux. Et on confie aux jeunes vierges le soin d’étouffer ceux qui respirent mal. Henri Michaux a toujours inventé des peuples imaginaires. Il est des millions de pays possibles, tous naturels, dont certains n’ont pu parfaire leur installation. Les évoquer, c’est, dira-t-il, créer des États-tampons afin de ne pas souffrir de la réalité. C’est aussi accepter que « la passion du voyage n’aime pas les poèmes ». Elle se retrouve plus aisément dans les récits d’un marchand ou d’un aventurier. D’où le charme particulier de Voyage en Grande Garabagne, publié en 1936. Maintes peuplades exotiques y sont décrites dans de courts textes aux apparences ethno-logiques. Des phrases simples, descriptives, des connecteurs logiques, un jeu d’oppositions dans le fragment ci-dessus entre les « on », les « gens », les « quelques-uns » indéfinis et les démonstratifs. Et un humour subtil pour décrire aussi bien des coutumes qui nous effraient que l’apaisante contemplation de la lune sur un lac, digne de notre poésie romantique. -Aucune morale donc, pas même la sagesse. « Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ? »

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