Grand entretien

« Cette réforme facilite la plasticité des carrières »

Quels sont les principaux enjeux qui traversent le débat sur les retraites en France ?

Le gouvernement a choisi de présenter la réforme des retraites comme une réforme équitable au motif que chaque mois cotisé aura la même valeur, quel que soit le métier exercé. Ce n’est pas la meilleure manière de présenter cette réforme. Certaines professions, je pense aux enseignants, pourraient être les grands perdants de la réforme. Difficile de dire en quoi c’est équitable. On les prive de leur rémunération globale, alors que dans certains cas – c’est très net pour les instituteurs –, ils sont nettement moins bien payés que dans des pays proches. Comparés à leurs collègues allemands, ils gagnent deux fois moins en travaillant presque deux fois plus. Il est donc absurde de dire que l’équité oblige à raboter leur retraite, dont l’une des fonctions est de compenser des salaires bas. Il est question ici d’un contrat qu’il faut saisir dans sa globalité. Cela ne veut pas dire que le statu quo soit bon, mais qu’il faut réfléchir à la manière de corriger les injustices que l’on crée plutôt que de considérer que le nouveau système est par essence équitable.

Le gouvernement a pâti de cette approche qui fait resurgir les débats de 1995 sur les régimes spéciaux [le « plan Juppé », du nom de celui qui était alors le Premier ministre de Jacques Chirac, visait à aligner ces régimes sur le régime privé]. C’est exactement ce qu’il fallait éviter. Le projet d’un régime universel me paraît une bonne chose dans la mesure où il permettra de passer d’une profession à une autre, du public au privé, sans avoir à se soucier d’éventuelles pertes de points. Mais il faut être attentif à reconsidérer les carrières dans leur ensemble pour le rendre équitable.

La réforme repose donc sur un alignement avec le régime privé ?

Oui, le projet tend vers un système universel par points avec un taux de cotisation commun qui, à salaire égal, donne à une heure de travail la même valeur, quelle que soit la profession. Il me paraît bien de pouvoir se dire, par exemple : je suis instituteur ou professeur de mathématiques, je veux travailler dans le privé et pouvoir, trente ans plus tard, devenu un cadre en fin de carrière, retourner à l’enseignement et éviter une dernière décennie de précarité, allant d’un emploi à l’autre. Cette réforme permet une plasticité économique plus importante. À l’heure où l’on doit considérer sa vie professionnelle comme beaucoup plus hachée, il n’est pas mauvais que la Sécurité sociale, dans le domaine des retraites comme ailleurs, accompagne mieux les transitions professionnelles.

Ce système nouveau va-t-il accroître les inégalités ? Ou creuser l’écart entre différentes professions ?

La plus grande injustice sociale est celle de l’espérance de vie qui n’est pas la même selon les situations professionnelles. La notion de pénibilité permet de la mesurer et de corriger les retraites selon cette variable. Le gouvernement se rend compte à présent que les choses sont plus compliquées. La mobilisation des Gilets jaunes a changé la donne. Cette France populaire, exilée loin des villes, s’est manifestée, symétrique mais distincte de celle des villes, qui, elle aussi, vit une autre forme de précarisation, urbaine, faite de rationalisations budgétaires. La réforme des retraites, parce qu’elle est universelle, donne un fil conducteur autour duquel ces France peuvent essayer de se réunir. Il est nécessaire de prendre ce débat pour ce qu’il est : un grand débat de société. La possibilité d’embrasement et de convergence des luttes est réelle.

La réforme ne s’appliquera-t-elle qu’aux générations qui ne sont pas encore entrées sur le marché du travail ? Celles qui s’y trouvent d’ores et déjà sont-elles aussi concernées ?

Il faut distinguer les professions dont on parle. Si la réforme n’avait d’effet que pour les nouveaux arrivants, cela reviendrait à dire qu’elle n’entrerait en vigueur que dans cinquante ans. Ce sera le cas dans certaines professions où un régime de transition est souhaitable, par exemple pour les régimes spéciaux où le poids de l’histoire et de la tradition est important. Il ne me paraît pas tellement gênant d’accompagner, comme à la SNCF, les nouveaux contrats de régimes de retraite différents. Cela me paraît même une voie juste. Mais je pense que le risque de scission entre anciens et nouveaux n’est pas négligeable. Prenons l’exemple des professions libérales : les plus jeunes devraient cotiser à 28 % tandis que les anciens seraient encore à 14 %. Il est possible de proposer un système commun convenant à 80, voire 88 % des actifs, à condition de permettre une revalorisation ou une retraite additionnelle selon les cas.

L’âge de la retraite reste-t-il tabou aujourd’hui ?

Le point que j’apprécie dans cette réforme, en plus de sa plasticité, est qu’elle laisse la liberté de choisir. C’est à la fois un de ses mérites et son piège. Au nom de quoi interdire à une personne de 50 ans de partir plus tôt à la retraite si elle estime avoir accumulé assez de points pour mener sa vie ensuite ? Par ailleurs, des enquêtes ont été menées sur des gens arrêtant de travailler dès l’âge de 40 ans : ils ont une vie très sobre, très économe, une frugalité où tout est calculé. Ça m’intéresse de voir des gens explorer un au-delà de la société matérialiste et capitaliste. Au fond, je pense que c’est surtout de ce côté-là qu’il est possible de réfléchir à un avenir qui sortirait du productivisme.

À l’autre bout de la logique, il devient possible de travailler aussi longtemps que voulu. Il semble que les Français soient demandeurs de ces moyens : le passage graduel à la retraite, la possibilité de toucher une retraite à taux plein tout en occupant un emploi à mi-temps .

Mais cette vision se heurte à un obstacle d’ordre financier. Qu’une génération décide de ne plus vouloir travailler aussi longtemps que les précédentes et le fonctionnement d’un régime par points, adossé à un système de retraite par répartition, toucherait ses limites. L’argent des cotisations ne sert pas à financer sa propre retraite, ou celle des gens de sa génération, mais celle des retraités actuels. C’est la contrainte du système par répartition comparé à celui par capitalisation où chacun fait ce qui lui plaît. Le premier me paraît meilleur parce qu’il protège mieux des aléas de la Bourse et des systèmes financiers. Il a simplement besoin de pilotage pour s’adapter d’une génération à l’autre.

Comment parer aux difficultés issues de changements macroéconomiques ?

Une première solution, qui me semble surtout une source d’instabilité, consiste à changer mécaniquement la valeur du point régulièrement pour équilibrer le système en permanence. Une deuxième possibilité peut être la mise en place d’un fonds de réserve. En cas de difficultés de transition entre deux générations, il sera possible de puiser dans cette réserve. J’avance une troisième idée : si une génération se dessine un nouveau plan de vie, créant un décalage dans le temps pour le paiement des retraites déjà en place, il faut pouvoir augmenter la CSG [la Contribution sociale généralisée, qui est un prélèvement proportionnel finançant la Sécurité sociale et l’assurance chômage]. Ce levier me paraît être un moyen, en cas de creusement trop important entre les cotisations et les retraites à verser, de préserver telles quelles les unes et les autres.

Quel est le risque le plus important pour le gouvernement dans une telle réforme ?

Le premier risque est de donner à penser que ces réformes ont comme objectif de faire des économies. L’opinion publique est devenue allergique à toute hausse de la fiscalité. Le gouvernement risque de rouvrir la boîte de Pandore de l’injustice fiscale et sociale, ce qu’il ne peut pas se permettre.

Le second risque concerne la jonction possible entre deux bouts de la société française qui ne se sont pas rencontrés l’an passé. L’un subit l’évaporation des services publics dans les zones reculées qui se sentent abandonnées ; l’autre bout, celui des centres-villes, plus lettré, travaillant dans les services publics, ne comprend pas que l’on accorde 17 milliards de baisse d’impôts et de taxes aux uns quand ils considèrent qu’avec la même somme, l’on pourrait soutenir leurs métiers. Il n’est d’ailleurs pas impossible que, d’ici cinquante ans, on se rende compte qu’il y avait un meilleur usage social à faire de ces 17 milliards accordés chaque année. Du point de vue de cette France-là, on refuse aux universités des ressources qui permettraient d’endiguer la baisse des dépenses par étudiant depuis vingt ans. Si ces deux France devaient converger, ce serait explosif. Je crois que le gouvernement l’a compris. 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

 

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La voix du poète RetraiteLouis Chevaillier