Récit

Boris le menteur

S’il y a bien une chose dont Boris Johnson peut s’estimer heureux, étonnamment, c’est son nom. S’il s’appelait Charles Johnson ou Francis Johnson, il ne marquerait pas autant les esprits. « Boris » paraît d’autant plus exotique aux oreilles anglo-saxonnes que ce prénom orthodoxe russe est associé à un nom de famille anglais tout ce qu’il y a de plus banal. Ainsi, Boris Johnson est l’une des rares personnes identifiables par la seule mention de leur prénom. Si vous dites « Boris », toute la Grande-Bretagne ou presque saura de qui vous parlez.

Pour aller avec ce nom improbable, il a su se façonner un personnage, le « Boris Johnson » : empâté, mal fagoté, les cheveux blonds soigneusement en bataille, l’accent rétro-snob, le culte obsessionnel voué à Winston Churchill, le vocabulaire constitué d’un savoureux mélange d’argot d’écolier et de jarwgon d’intello – tout cela participe d’une construction fort savante. Le « Boris Johnson » est un déguisement très malin. Sous ses dehors plaisants d’Anglais typique, plein d’humour, capable d’autodérision, prompt à l’ironie, se cache une personnalité nettement plus cynique et inquiétante.

Quasiment tous les articles que j’ai pu lire sur lui dans la presse britannique affirment sans ambages, sans aucune réserve, sans aucune hésitation, que Johnson est un menteur. 

Un menteur patenté, récidiviste, notoire. Il a été pris à mentir si souvent que cette étiquette lui colle à la peau. Nous savons aujourd’hui qu’il a menti au peuple britannique, à son ex-femme, à ses multiples compagnes passées et présentes, à ses collègues, à ses rédacteurs en chef, à ses lecteurs et aux chefs de son propre parti, mais la récurrence désormais tenue pour acquise de cette affirmation, de ce qui devrait être une grave insulte, une marque d’infamie, n’en laisse pas moins pantois. Cela fait partie du personnage, la question ne fait même plus débat. Voilà sa marque de fabrique. Johnson est un menteur. Il ment. Tout le temps.

Pour quelqu’un de normalement constitué, il n’est pas banal d’être identifié par tout un chacun comme un menteur chronique dont le moindre propos est suspect et sujet à caution. Comment vit-on le fait d’être vu comme un menteur par le monde entier et de se faire traiter de menteur ouvertement et quotidiennement par la presse nationale ? Et surtout, comment fait-on pour être à la fois menteur compulsif et Premier ministre du Royaume-Uni ? Nous l’avons découvert assez vite – et ce n’est pas beau à voir.

Les portraits de Boris Johnson soulignent en outre son je-m’en-foutisme, son incapacité à comprendre les dossiers complexes, son égocentrisme, son ambition dévorante, sa mégalomanie, son imperméabilité à l’opinion publique, sans compter son donjuanisme, son imbécillité assumée, son côté grande gueule, ses promesses en l’air, sa nullité crasse quand il était ministre des Affaires étrangères, et j’en passe – la liste de ses casseroles est aussi interminable que honteuse. Sa posture populiste, qui se caractérise par les libertés qu’il prend avec la vérité ou la réalité des faits ainsi que par ses provocations racistes, rappelle d’autres populistes actuellement au pouvoir dans diverses régions du monde : Trump, bien sûr (sans doute encore plus menteur que Johnson), mais aussi Duterte, Erdogan, Bolsonaro et consorts. Johnson doit être ravi de faire partie de cette abominable clique.

Encore plus surprenant, Johnson appartient à une minuscule caste de privilégiés, comme Cameron avant lui. Tous deux ont été élèves à Eton, l’école privée la plus huppée d’Angleterre, puis étudiants à Oxford, une des universités les plus élitistes. Leurs manières et leurs valeurs diffèrent peu de celles d’un aristocrate du XIXe siècle. Au XXIe siècle, Johnson devrait être considéré comme un anachronisme excentrique et pourtant, grâce à son rusé déguisement de « Boris Johnson », il s’affirme en leader populiste, « un Trump avec un dictionnaire », comme l’ont décrit certains. Il est extraordinaire qu’il soit notre Premier ministre alors même que, ne l’oublions pas, il n’a jamais mené les Tories à une victoire aux législatives mais a simplement été élu à la tête du Parti conservateur par ses membres – un électorat restreint de quatre-vingt-dix mille personnes en majorité blanches, bourgeoises, d’âge mûr et installées dans le Sud de l’Angleterre, ayant imposé Johnson à plus de soixante millions de citoyens britanniques qui n’ont pas eu leur mot à dire. Pour le reste de l’Angleterre, de l’Écosse, du pays de Galles et de l’Irlande du Nord, « Boris Johnson » a tout d’une vilaine farce. Pis encore, cette vilaine farce qu’est « Boris Johnson » s’est engagée tête baissée dans une course effrénée au Brexit et, s’il atteint son objectif, c’est la Grande-Bretagne tout entière qu’il fera passer pour une farce.

Je ne suis pas très doué pour les prédictions – j’avais prédit que Boris Johnson ne serait jamais élu maire de Londres, partant du principe que les Londoniens étaient trop intelligents et trop raffinés pour ne pas percer à jour cet imbécile heureux, ce bouffon. J’ai eu tort. Deux fois. Mais ceci ne m’empêche pas de prédire aujourd’hui que Boris Johnson ne va pas rester Premier ministre très longtemps. Quelques mois, tout au plus. En effet, à ce poste, on est en permanence sous les feux de l’actualité. Or, rien ne leur échappe et ils ne pardonnent rien. On n’a nulle part où se cacher, ainsi que nous commençons à le constater presque chaque jour.

C’est la désastreuse et veule tentative de David Cameron d’apaiser les europhobes du Parti conservateur, en leur offrant un référendum binaire sur un sujet aussi incroyablement complexe et subtil que la sortie de l’Union européenne, qui est à l’origine de cette débâcle. Telle est la faute originelle catastrophique, l’erreur de jugement irréversible, et Cameron doit en être tenu pour responsable à cent pour cent. Il a ensuite abandonné le navire dans lequel il nous avait embarqués, il a carrément disparu des écrans radar, et le pays a hérité de Theresa May, une insupportable sociopathe dont l’incapacité à reconnaître sa propre incompétence, la médiocrité dans la prise de décision et le refus stupéfiant de répondre aux questions les plus simples nous ont laissés dans une situation encore plus désastreuse. Mais Cameron et May vont être éclipsés par « Boris Johnson ». À eux trois, ces Premiers ministres conservateurs auront réduit la Grande-Bretagne au statut de vaste blague en à peine trois ans, tandis que la pathétique danse macabre du Brexit se poursuit. Toutefois, pour la grande majorité des Britanniques, c’est-à-dire pour plusieurs dizaines de millions de citoyens qui n’ont pas pu se prononcer sur le choix de notre chef de gouvernement, cette situation pourrait prendre un tour encore plus amer puisque désormais, pour notre plus grand malheur, c’est le plus grand farceur de tous qui est notre Premier ministre. 

Traduit de l’anglais par ISABELLE PERRIN

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