À quoi reconnaît-on l’amour ?

Quand sait-on que l’on est amoureux ? Quand sait-on qu’une histoire d’amour est finie ? Je me souviens de la réponse invariablement mystérieuse de mon entourage à ces questions posées à différentes périodes de l’existence : « Quand cela arrivera, tu le sauras. » L’évidence que semble provoquer l’amour ou le désamour pour celui qui les vit est source d’un savoir paradoxal. On sait sans vraiment savoir. Comme on sait quand on est heureux, ou quand on souffre, et que l’on ne peut rien dire de sa joie ou de sa douleur. D’où le travail de discernement que suppose l’amour, car s’il y a des signes qui ne trompent pas quand on aime, il n’y a pas de preuve d’amour au sens de connaissance. Ainsi nous pouvons vivre dans le déni de l’amour : on peut croire aimer quelqu’un sans l’aimer vraiment, et on peut aussi passer à côté d’un amour véritable. Il faut parfois des années pour accéder à l’amour caché au fond de son cœur. Il y a quelque chose qui demeure mystérieux dans l’amour. C’est la raison pour laquelle ce sont les poètes ou les romanciers qui en parlent le mieux.

Il y a des signes qui ne trompent pas quand on aime. Je suis touchée par la présence de celui que j’aime en un point insaisissable de mon être qui me rend attentive et disponible pour lui, comme pour nul autre. Il est unique à mes yeux. Sa manière de marcher, le tremblement de sa voix, l’éclat de son rire. Sa singularité me captive. Sa présence me requiert tout entière, corps, esprit et âme. Cette posture d’attention et de réceptivité maximales est une chance et un risque considérables. Elle m’ouvre à un autre point de vue que le mien sur le monde et sur moi-même ; elle m’enrichit, elle m’élargit. Si le sujet n’accède à lui-même que sous le regard d’un autre, cela signifie qu’il n’est pas le mieux placé pour se connaître. En amour, il accepte de se laisser regarder dans son intimité, il se met à nu en autorisant l’élu à porter un regard sur lui dans tous ses états et à participer ainsi à la construction de son identité, au point de ne plus savoir qui il était avant de l’avoir rencontré. Le poète évoque l’effet incomparable de ce miroir sur le monde et sur soi-même qu’est le regard aimant : « Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu / Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte » (Éluard, « Je t’aime »). Si les blessures d’amour sont si profondes, c’est parce qu’elles trahissent l’identité la plus intime. Le regard que l’on croyait le plus bienveillant, le plus constitutif de son être, se révèle adverse ou étranger. Celui qui était le gardien de notre identité devient harceleur, inquisiteur, ou pire indifférent.

Dans la réflexion philosophique sur les passions, l’amour est un affect présenté en relation et en opposition avec la haine, dans un mélange parfois indiscernable d’attirance et d’agressivité, ce balancement entre des émotions opposées que Spinoza appelle « le flottement de l’âme » et que Freud théorise sous la forme du « principe d’ambivalence ». L’amour est inconfortable parce qu’il est ambivalent. Nous ne savons pas ce que nous attendons de l’être aimé. Nous ne savons pas non plus ce qu’il nous veut. Notre bien ou notre mal. Notre salut ou notre perte. Ou bien les deux à la fois, dans un mélange inextricable que décrit précisément Marguerite Duras dans une célèbre réplique d’Hiroshima mon amour : « Tu me tues. Tu me fais du bien. » Cette dynamique ambivalente rappelle ce que dit le poète du Cantique des cantiques, le livre de la Bible qui célèbre l’amour des amants comme l’amour spirituel de l’homme et de Dieu : « L’amour est fort comme la mort. » Il n’est pas plus fort que la mort, il suppose la traversée de la mort. Il dit le risque de l’amour : celui de ne plus avoir de volonté propre, de s’en remettre à l’autre pieds et poings liés, une forme de violence physique et psychique dans l’abandon de soi, le risque de disparaître. L’amour est une expérience de dépossession de soi qui chamboule nos habitudes de vie, entre vertige et joie. Vertige de dépendre d’un autre et de se perdre ; joie aussi, car cette dépossession peut paradoxalement augmenter notre puissance d’agir et accroître notre créativité. On n’en finit pas de s’étonner de l’être aimé et de soi-même aimant.

Dans un premier temps, l’illusion amoureuse est de croire que l’autre possède ce qui me manque et que je possède ce dont il manque, et que nous allons nous combler en nous complétant, comme deux moitiés s’assemblent à la perfection. « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour », écrit Platon dans Le Banquet. Il faut avoir vécu des ruptures et des deuils amoureux, il faut avoir au moins vraiment quitté ses parents, pour apprendre à aimer à partir de l’expérience de la séparation et de la perte. Si la relation amoureuse est l’archétype de la relation salvatrice, celle qui nous rend le plus vivant, elle ne peut en aucun cas nous guérir de nos fêlures. L’être aimé ne comble pas nos failles, mais il nous les rend plus supportables, il nous permet d’en faire des foyers de sensibilité et de créativité. La solitude et la séparation ne sont pas abolies, mais consolées. En ce sens-là, l’amour est salvateur. Nous passons beaucoup de temps à halluciner l’être aimé, à le créer et à le recréer en fonction de nos désirs, de nos angoisses, de nos délires. Le passage obligé par la désillusion amoureuse est l’épreuve de la force d’un amour. En n’étant pas celui que je rêvais, la personne dont j’imaginais qu’elle me comblerait, l’être aimé cesse d’être un produit de mon imaginaire pour devenir un amour véritable. Le fait de devoir affronter d’inévitables malentendus et incompréhensions apprend à aimer l’autre jusque dans sa solitude. Et plus je l’aime dans sa solitude, plus je l’aime dans son irréductible singularité. Plus je suis capable de dire comme le poète du Cantique des cantiques : « Allez, disparais, mon amour » (traduction d’Olivier Cadiot). Cela peut s’entendre comme un adieu déchirant, mais aussi comme une libération qui incite l’être aimé à aller vers lui-même. Cette conversion de l’amour de la possession inquiète, jalouse, en consentement que l’aimé échappe est l’objet d’un travail interminable.

Un effet remarquable de l’amour est qu’il nous rend réceptif à la parole et qu’il peut transformer le plus taiseux d’entre nous en poète intarissable. Le premier effet de la réceptivité à la parole est la définition même que le psychanalyste Jean-Pierre Winter donne du coup de foudre : « Une parole que l’on n’attendait pas et qui, tout d’un coup, nous révèle quelque chose de notre inconscient. » Cette parole qui parle à notre inconscient et nous bouleverse, il nous faudra parfois du temps, des semaines ou des années, pour en mesurer le retentissement et la signification salutaire. Elle nous touche parce qu’elle dit quelque chose de la vérité de notre être insaisissable par soi-même. Celui qui aime est enfin prompt à déclarer sa flamme ou à produire du discours amoureux pour se rapprocher de l’être aimé. Cela ne fait pas nécessairement de lui un poète admirable, mais libère sa parole dans une sorte de jaillissement intime et continu. Un amour qui ne peut plus se dire s’éteint. C’est ainsi que l’on reconnaît ceux qui s’aiment : ils sont pris dans une conversation passionnée et infinie, jusque dans la dispute. C’est ainsi que l’on reconnaît la fin d’un amour : l’autre ne nous dit plus rien, et on n’a plus rien à lui dire. 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire