« L’attachement est un besoin vital »

Faut-il avoir été aimé, notamment dans l’enfance, pour être capable d’aimer adulte ?

Absolument. Plus un enfant est isolé précocement, intensément et durablement, et plus son cerveau s’éteint. C’est ce que l’on décrit, depuis la Seconde Guerre mondiale, sous le nom d’hospitalisme ou d’anaclitisme. J’ai observé ce genre d’enfants dans des pseudo-pouponnières bulgares ou roumaines. Quand je passais à côté d’eux, ils se balançaient, ne voyaient rien et tout d’un coup se précipitaient contre ma jambe, la serraient intensément et recommençaient à se balancer. Ces enfants n’ont pas appris à aimer parce que leur cerveau est dysfonctionnel à cause d’une carence affective précoce.

En quoi le fait de recevoir de l’amour, ou au contraire d’en avoir manqué, participe-t-il à notre construction psychologique ?

L’attachement est un activateur cérébral. Le cerveau ne se développe pas s’il n’y a pas une niche affective autour du bébé pendant la grossesse et tout de suite après la naissance. C’est un besoin vital. Un bébé abandonné se laisse mourir : il ne mange pas, ne boit pas. L’attachement est compromis lorsque, pendant la grossesse, la mère est rendue malheureuse par son histoire – violences conjugales, isolation ou précarité sociale. Les substances du stress que sont les hormones du cortisol et les catécholamines, au-dessus d’un certain seuil, passent dans le liquide amniotique dont le bébé déglutit 4 à 5 litres par jour. Ce sont des poisons cérébraux qui endommagent les circuits. L’enfant apprendra mal à contrôler ses émotions à cause d’une hyperactivation de l’amygdale rhinencéphalique. Il présentera une atrophie des deux lobes préfrontaux et des circuits limbiques de la mémoire. Il explosera facilement et sera difficile à élever. Il aura peur d’aller à l’école et présentera des signes d’agressivité. Il aura acquis une difficulté de socialisation et d’apprentissage. 

En quoi l’attachement et le sentiment amoureux diffèrent-ils ?

L’amour est un sentiment provoqué par une représentation. Un enfant, un adolescent, se fait une représentation merveilleuse de l’amour, par exemple. Il imagine qu’il va rencontrer la femme de ses rêves ou son prince charmant, avec qui il sera heureux pour l’éternité. C’est une représentation à laquelle il va avoir accès s’il est bien développé, et qui va déclencher en lui un sentiment intense. La preuve en est : lorsque vous allez au cinéma, vous avez beau savoir qu’il s’agit de comédiens qui font semblant, vous allez quand même éprouver des émotions intenses déclenchées par la représentation artificielle du cinéma ou de l’imagination. C’est la définition de l’amour. Il peut être complètement délirant, au sens étymologique du terme : « sorti du sillon de la terre ». Il se distingue ainsi de l’attachement, qui est insidieux. C’est un lien qui se tisse au quotidien, pendant la grossesse dans le ventre des femmes, dans les bras des mères et des pères. 

Comment le sentiment amoureux influe-t-il sur notre construction psychologique ?

Le sentiment amoureux déclenche une sensation dans le corps. Lorsque l’on est amoureux d’une femme, d’un homme ou d’une situation, l’émotion est tellement forte qu’elle facilite la mémoire. Parmi les milliards d’événements qui nous entourent, on ne met en mémoire que ce qui nous touche, ce qui déclenche une sensation. L’amour fait partie de ces sensations intenses. Être amoureux avive donc la mémoire et facilite l’apprentissage.

Quelles sont les conséquences d’une rupture amoureuse sur notre psychisme ? 

Nous avons fait un travail avec Michel Delage, à Toulon, sur la rupture amoureuse. Nous avons observé qu’un adulte qui a été bien circuité dans l’enfance va certes souffrir très intensément après une rupture amoureuse, mais se calmera rapidement et reprendra un développement. À l’inverse, un enfant ayant acquis un circuit d’attachement vulnérable, risque d’être délabré durablement et de ne pas déclencher un processus de résilience au moment de la rupture amoureuse. 

Il existe aussi une minorité d’enfants qui avaient bien démarré dans l’existence mais pour qui la rupture a été un véritable traumatisme. Au contraire, une petite proportion d’enfants mal partis a appris à mieux aimer après la rupture amoureuse.

Comment dépasser une rupture amoureuse ?

Deux facteurs de résilience sont très importants : avoir un soutien affectif pour adoucir la souffrance et donner du sens à la rupture, comprendre pourquoi la relation a pris fin. Ce sont ces deux éléments qui permettront de surmonter une rupture amoureuse. 

 

Propos recueillis par MANON PAULIC

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