Contrepied

Construction sociale d’un instinct animal

Franz von Stuck, Amour de printemps, 1917
© Christie’s Images / Bridgeman
Franz von Stuck, Amour de printemps, 1917
© Christie’s Images / Bridgeman

À certains égards, l’être humain est un animal ordinaire ; mais, en plus d’un domaine, il se distingue de façon manifeste. C’est le cas en matière de désirs sexuels ; leur expression, du moins, se trouve très strictement encadrée : quels partenaires peut-on s’autoriser ? de quelle manière « le faire » ? Nombre de questions contribuent à dessiner, dans chaque société, l’horizon des possibles.

Désirs et comportements sexuels sont liés à la fois à la reproduction (personnelle, familiale, sociale) et à quelque plaisir spécifique, qui, depuis des siècles – pensons au devin Tirésias – arme d’interminables débats sur les différences entre femmes et hommes. 

Bien des personnes sont persuadées que les hommes ont des « besoins » auxquels seraient moins assujetties les femmes. Or des études récentes indiquent qu’il s’agit de différences socialement construites au moins autant que de différences biologiques – toutes interagissant d’ailleurs entre elles.

Une trentaine de singes dans une pièce n’attendent pas plus de quelques minutes pour se renifler l’arrière-train ; chez Homo sapiens, ce comportement est plus rare. Les sociologues John H. Gagnon et William Simon ont théorisé la difficulté de mise en place d’une rencontre sexuelle. Celle-ci requiert, selon eux, une triple coïncidence : au niveau culturel, il est nécessaire que l’imaginaire social (que véhiculent entre autres contes, romans, séries télévisées…) présente les acteurs de l’histoire comme des partenaires sexuels potentiels ; au niveau interpersonnel, il convient que se crée un lien (que l’un des acteurs commence à toucher ou à regarder l’autre de façon spécifique et observe ses réactions en retour) ; au niveau intrapsychique, il faut que chacun développe une forme de fantasme à l’égard à la fois de l’autre et du contexte environnant. Sans cette triple coïncidence, il y a de fortes probabilités qu’aucune interaction sexuelle n’advienne.

J’ai mis à l’épreuve cette théorie dans certains espaces dédiés aux pratiques de sexualité collective, car il est possible d’y observer la construction du désir entre des personnes qui ne se connaissent pas et sont a priori venues « pour ça ». Il s’agit donc de cas-limite de la sexualité humaine. Force est de constater que « boîtes à partouzes » et « soirées libertines » abritent des rencontres sexuelles souvent difficiles à mettre en place, qui correspondent à des scripts plus codifiés que ceux des lieux de rencontre ordinaires (bars, fac, travail…). Cette codification implique l’acception de standards de séduction a minima, plus physiques que verbaux, qui, ensuite, fluidifient les relations : le renforcement fréquent des stéréotypes de genre (poupées Barbie ou Ken en version sexy) facilite des rapprochements de populations parfois éloignées, tant en termes de milieux sociaux que d’âge (il n’est pas rare d’y voir, par exemple, un ouvrier flirter avec une avocate d’affaires, et des femmes ayant passé la cinquantaine fréquenter des hommes beaucoup plus jeunes qu’elles).

Analyser l’évolution de l’horizon des possibles des comportements sexuels dans nos sociétés implique donc de prendre en compte l’évolution des limites qu’elles se donnent avec, d’un côté, celles qu’on repousse – l’institutionnalisation des unions homosexuelles – et, de l’autre, celles qu’on renforce – la répression de la pédophilie. 

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