Contrepied

L’être et le faire

À Nontron, le 27 avril 2002, durant l’entre-deux-tours de la présidentielle
© Duffour / Andia.fr
À Nontron, le 27 avril 2002, durant l’entre-deux-tours de la présidentielle
© Duffour / Andia.fr

La mort de Jacques Chirac génère depuis plusieurs jours une émotion populaire compréhensible. La disparition de cette figure politique dont les qualités humaines ont été unanimement saluées nourrit également une nostalgie intergénérationnelle, démontrant que les présidents demeurent en France des points de référence auxquels chacun peut identifier des périodes de sa propre existence. Son décès marque donc un monde qui s’achève et qu’on contemple avec un certain vague à l’âme, mais aussi avec des sentiments plus mitigés, à observer d’un peu plus près la carrière de ce dinosaure de la politique. 

Pendant plus de cinquante ans de vie publique, Jacques Chirac a occupé des mandats innombrables – neuf fois député, sept fois ministre (dans tous les domaines), maire de Paris pendant dix-huit ans, président du conseil général de la Corrèze pendant neuf ans, président du RPR pendant dix-sept ans, deux fois Premier ministre et deux fois président de la République… Il incarne cette période de la politique dominée par des partis puissants, où une carrière se construisait en plusieurs décennies avant de parvenir au sommet de l’État, au prix d’un cumul forcené des fonctions, et le tout aux frais du contribuable. Le flou entourant les frontières du financement de la vie politique, lorsque la transparence n’était pas encore la règle, a conduit à sa mise en cause dans d’innombrables affaires de corruption – jusqu’à sa condamnation pour détournement de fonds publics, en 2011, à une peine de deux ans d’emprisonnement avec sursis, une première pour un président. 

Acteur central d’un univers politique disparu, Jacques Chirac a également su anticiper l’émergence d’un monde nouveau. Pour le meilleur, quand l’ancien président énonçait l’importance des enjeux environnementaux et la nécessaire critique d’un libéralisme structurellement inégalitaire, ou encore quand il dénonçait le péril xénophobe de l’extrême droite. Mais aussi pour le pire, notamment dans la manière dont il aura systématiquement déconnecté ses discours de ses actions. Qu’aura-t-il fait en douze années au pouvoir pour combattre les inégalités, endiguer le réchauffement climatique, lutter contre l’extrême droite ou réduire cette fracture sociale – thème sur lequel il s’était fait élire en 1995 ? Parfois l’inverse de ce qu’il prônait : Jacques Chirac aura été le président des essais nucléaires de Mururoa, de la campagne de 2002 axée sur l’insécurité – alors un moteur du vote FN –, des émeutes de 2005 dans les banlieues, signe de l’insuffisance de sa politique sociale. 

C’est aussi cette modernité-là, celle d’une politique créatrice de récits indépendants de la réalité, que Jacques Chirac aura incarnée, avant que ses successeurs ne prennent le même chemin. Un « nouveau monde » dans lequel la parole politique est devenue porteuse d’une réalité magique qui n’existe que dans son énonciation, et dont les retombées sont minces pour les citoyens. Un monde où ce que les dirigeants sont est plus important que ce qu’ils font. Un monde où la politique est devenue une réalité parallèle, nourrissant la distance et les critiques à l’égard de la démocratie. Il n’est dès lors pas étonnant, dans cet univers dominé par l’émotion et les personnages au détriment des idées et des actions, que l’on s’attache aujourd’hui à célébrer le destin extraordinaire d’un homme plutôt qu’à vanter son bilan. 

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