Contrepied

La pédale joyeuse !

Livreur Uber Eats, Paris, juin 2019 © Magali Cohen / hanslucas.com
Livreur Uber Eats, Paris, juin 2019 © Magali Cohen / hanslucas.com

La Pédale joyeuse était un club de vélo de Marseille où mes copains de lycée s’échinaient à grimper la Gineste, puis à redescendre, en coupant les virages, sur Cassis. La pente est raide, mais la vue sur la mer et le cap Canaille sublime. Si je leur avais dit qu’un jour on pourrait être payé pour pédaler, ils m’auraient pris pour un fada. Grave. Or, aujourd’hui, c’est possible. Par exemple avec Deliveroo, une société de livraison par coursier à vélo implantée à Paris et dans les grandes villes de province. Environ 40 % des cyclistes de sa flotte sont étudiants. Le revenu moyen des pédaleurs est de 228,50 euros par semaine pour un revenu horaire de 13,25 euros. Ils travaillent en moyenne vingt et une heures par semaine. 77 % ont moins de 30 ans. Seuls 33 % d’entre eux sont là depuis plus d’un an. 80 % se disent satisfaits de ce travail, 72 % satisfaits de leurs revenus. Néanmoins, plus de 50 % des livreurs partent au bout de trois mois (baromètre d’image de Deliveroo auprès de ses livreurs, vague 2, Harris Interactive, mars 2018).

Le fait de circuler à vélo représente pour les livreurs de Deliveroo un élément de satisfaction important. C’est une activité à la lisière du travail et du jeu, des études et de leur financement. Voire un supplément en vue d’un achat exceptionnel, ou afin de se constituer un petit revenu d’attente. Bien sûr, comme nombre d’activités liées à la révolution numérique et à l’introduction de plateformes d’intermédiation, celle-ci peut engendrer une organisation du travail qui crée de l’émiettement et de la précarité. Néanmoins, les livreurs circulent surtout en horaires décalés – logique dans cette société du temps continu qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre : les pics d’activité sont le vendredi soir, le samedi soir et surtout le dimanche. Mais cette activité et la satisfaction qu’elle procure sont possibles parce que ce travail est essentiellement occasionnel, voire saisonnier. Si l’on voit cette activité comme un projet salarial de vie, elle devient intenable. Plus, inadmissible. Si c’est un revenu exceptionnel gagnable immédiatement, c’est différent.

Cet exemple nous rappelle que derrière chaque commande numérique, il y a une foule de petites mains à l’œuvre. Bécassine aujourd’hui pédale, conduit une camionnette ou range des cartons dans d’immenses hangars. Mais quel est le statut de ces mini-jobs ? Comment les compter dans les 70 000 heures salariales que chacun doit aujourd’hui travailler sur une vie moyenne de 700 000 heures pour avoir un salaire, des droits sociaux et une retraite décente ? Combien de points de retraite sont-ils accumulés-là ? Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire aux Retraites, s’est-il posé la question ?

Ouvrons une autre voie : nous avons « allongé » la jeunesse. Ce nouvel âge, né dans l’après-guerre, magnifié en 68, a pris du ventre. Le premier enfant arrive à 30 ans et deux mois et, dans 60 % des cas, hors mariage ; l’emploi stable, lui, à 29 ans dans la majorité des cas. Inventons un statut d’intermittent du travail – comme les intermittents du spectacle – avant 28 ans. Le but est d’y assimiler, souvent dans le désordre, les quatre apprentissages fondamentaux de nos sociétés : études, travail, voyage, amour. Âge du devenir adulte, donc. Indépendant fiscalement, chaque jeune recevrait des primes quand il agit : tu travailles pour 5 000 euros ? Prime publique de 5 000 euros. Tu veux voyager dans le monde ? Une prime de 5 000 euros. Tu reprends des études ? Six mois de bourse… Plutôt que des déductions fiscales faites aux parents ou des bourses, des primes à l’agir. Pour tous. Sauf pour le logement, qui doit être un droit pour chacun. Jusqu’au premier CDI. On essaie ? 

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