Contrepied

Démagogie nationale contre justice climatique

Everything is Fine, œuvre gonflable à l’effigie de Donald Trump conçue par Jacques Rival, festival Constellations de Metz, été 2019
© Sebastien Salom Gomis / Sipa
Everything is Fine, œuvre gonflable à l’effigie de Donald Trump conçue par Jacques Rival, festival Constellations de Metz, été 2019
© Sebastien Salom Gomis / Sipa

Démystifier les fake news sur le changement climatique est essentiel. Mais il est peut-être plus important encore de comprendre à quelles fins elles sont utilisées. À qui profitent-elles ? 

Leur succès pourrait découler d’un mécanisme psychologique de défense universel : afin d’éviter l’angoisse de la catastrophe ainsi que l’inconfortable contradiction entre notre comportement et l’urgence climatique, nous préférerions nous bercer d’illusions. Mais que penser des mensonges climatiques quand ils sont proférés par des personnes de pouvoir ou d’influence ? On n’a plus simplement affaire à une illusion mais à de la démagogie : plutôt que la vérité, le démagogue dit au peuple ce qu’il lui est agréable d’entendre, et ce pour servir des intérêts particuliers. Les fake news sont alors un instrument de conquête et d’exercice du pouvoir. Les élucubrations de Donald Trump sur le changement climatique (tantôt un complot chinois, tantôt un refroidissement global) ont ainsi pu jouer un rôle stratégique dans sa campagne électorale en 2016 : en déclarant que rien ne viendrait remettre en question l’American way of life, il rassurait une partie de son électorat.

Ces mensonges ne sont cependant pas dans l’intérêt de tous. Nier la réalité du changement climatique va à l’encontre des intérêts des générations futures mais aussi des personnes les plus vulnérables qui, en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud-Est ou encore dans les petits États insulaires, font déjà face à ses effets. Et même dans les pays où des gouvernements usent de fake news, c’est souvent aux dépens d’une partie de la population. Qu’on pense aux Indiens d’Amazonie qui pâtissent de la déforestation – dont le président brésilien Jair Bolsonaro nie la réalité – et des incendies – dont il suggère qu’ils ont pu être allumés par des ONG. Qu’on pense encore aux populations vulnérables au sein même des États-Unis, comme les victimes de l’ouragan Katrina qui a ravagé la Nouvelle-Orléans en 2005, ou celles de la canicule de Chicago en 1995. On le voit, détourner le regard de la réalité du changement climatique, c’est aussi détourner le regard des inégalités et des injustices climatiques.

Les fake news climatiques servent donc à défendre les intérêts d’une minorité qui bénéficie des émissions de gaz à effet de serre ou de la déforestation – comme l’atteste le financement de certains think tanks qui les propagent – au détriment des plus défavorisés et des plus vulnérables. Mais pour ne pas être trop aisément démasqué, ce projet inégalitaire se pare d’une rhétorique nationaliste trompeuse. Trump prétend défendre les intérêts des États-Unis et Bolsonaro brandit la souveraineté nationale pour justifier le droit du Brésil de disposer comme il l’entend de ses forêts. Cette vision d’un monde organisé en unités nationales indépendantes n’est qu’un écran de fumée. En se focalisant sur les inégalités internationales, elle nie à la fois les interdépendances mondiales et les inégalités au sein des États.

Souvent associée aux fake news climatiques, l’optique nationale est donc un leurre supplémentaire. Bien que relativement épargnés par les premières, nous devrions en Europe prendre garde à la seconde, tant nous sommes parfois prompts à invoquer les frontières pour nous disculper des émissions « chinoises » ou de la déforestation « brésilienne » dont nos appétits pour des produits manufacturés ou agricoles importés sont responsables. 

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