La voix du poète

Jean de La Fontaine (1621-1695)
« Les Grenouilles qui demandent un Roi »

Les Grenouilles, se lassant
De l’état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S’alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau ;
Or c’était un Soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui de le voir s’aventurant
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu’à sauter sur l’épaule du Roi.
Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue.
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir,
Et Grenouilles de se plaindre ;
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir
À ses lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ;
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier Roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous,
De peur d’en rencontrer un pire.

 

L’historien et critique -Hippolyte Taine voyait en Jean de La Fontaine (1621-1695) le plus hardi frondeur de son siècle. La thèse est audacieuse. Le fabuliste est monarchiste. Mais, fidèle au surintendant Fouquet après sa disgrâce, il connaît la violence du pouvoir absolu. Il emprunte au Grec Ésope et au Latin Phèdre le sujet des Grenouilles qui demandent un Roi. Dans les premiers heptasyllabes, les coassements des Grenouilles deviennent des plaintes à -Jupiter. Leur faudrait-il, comme aux anciens d’Israël dans le premier livre de Samuel, un roi pour les juger ? Celui-ci tombe de droit divin. Sa chute burlesque se prolonge verticalement par la fuite de ses sujets. Le décor est croqué en quelques mots. Un heptasyllabe suffit à La -Fontaine pour révéler la nature du Monarque : un bout de bois, un Soliveau. Le rythme ralentit en octosyllabes et alexandrins pour peindre la savoureuse progression de la troupe peureuse. Tel un être ordinaire, Jupiter a la « cervelle rompue ». En cause, la plainte des Grenouilles que La Fontaine élude d’abord pour mieux la retranscrire. Bientôt une Grue figure un tyran au plaisir animal meurtrier. Avant que le Dieu ne donne la morale conservatrice de cette satire du manque de jugement des hommes. Mais les Grenouilles sont-elles seules responsables de leur malheur ? Le Marquis de Sade se réfère à cette fable dans Juliette. Il est facile aux agitateurs d’abuser le peuple, toujours faible et imbécile, au service de leurs intérêts et passions. « Malheureux habitants de ce globe, voilà votre histoire à tous ! » 

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