Une biographie intellectuelle

Lorsque Charles de Gaulle achète La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises, en 1934, il acquiert en même temps un banc dans l’église du village. Une petite plaque ornée d’une croix de Lorraine permet aujourd’hui de repérer son siège, et surtout d’observer les deux vitraux anciens qui l’encadrent : l’un représente Jeanne d’Arc, l’autre Saint Louis. Ils forment, avec l’ombre du Général au milieu, un parfait triptyque d’images d’Épinal.

Dès sa mort, de Gaulle est placé par les Français au Panthéon de l’histoire. Ainsi, dans cette lettre de condoléances adressée en 1970 à Yvonne de Gaulle, un citoyen s’interroge sur le disparu : « Que dira l’histoire de lui ? Qu’il était Charlemagne ? Sully ? Choiseul ? Richelieu ? Mazarin ? Colbert ? Talleyrand ? Clemenceau ? pour ne citer que quelques-uns de ceux qui ont fait l’histoire de France – et du monde ? Je pense qu’il n’a été aucun de ceux-là. Il a été tout simplement Charles de Gaulle. »

« Tout simplement de Gaulle. » Ce truisme permet d’insister sur la profonde spécificité du Général, qui s’était lui-même proclamé « en dehors de toutes les séries ». Pour comprendre comment il est devenu lui-même, il est vain de l’assigner à une catégorie politique ou à une famille de pensée existante. Mieux vaut partir de l’intime. Au premier regard, Charles de Gaulle est l’homme de son temps et de son milieu. L’éducation qu’il a reçue, toute de bonnes manières et de retenue, lui a imposé son maintien hiératique et parfois hautain. Que ce soit à l’Élysée, à la campagne ou à la plage, il ne se montre qu’en costume trois-pièces. Une pratique traditionnelle du catholicisme de même qu’une vie privée irréprochable achèvent de faire de lui, à nos yeux, un homme du XIXe siècle.

Pourtant, c’est plutôt du côté du XVIIIe siècle qu’il faudrait chercher sa façon d’envisager le réel. Sa curiosité encyclopédique envers les divers champs de la pensée le rattache à la tradition des Lumières. « Rien ne procède que de l’Esprit », écrit-il. Il affirme aussi son attachement à l’humain, dans ce « monde sans âme » décrit par Daniel-Rops, où règnent la matière, l’or et la machine. C’est par la lecture et grâce aux auteurs que sa pensée s’est formée, comme l’attestent les 2 212 ouvrages encore conservés dans la bibliothèque de La Boisserie.

Parmi ces livres aux thèmes variés, ceux consacrés à l’histoire dominent. Fils d’un professeur d’histoire, de Gaulle est habité par la conscience du passé. Entre 1916 et 1918, alors qu’il est prisonnier des Allemands, il consigne d’abondantes notes de lecture sur la Révolution et l’Empire, mais aussi sur l’Antiquité. Il rédige de courtes notices sur quantité de personnages aussi variés qu’Élisabeth Vigée-Lebrun, Théodore Roosevelt, Balzac, Frédéric III, Lloyd George, Guizot, Carpeaux, Renan…

La spécificité de De Gaulle réside dans sa capacité à considérer l’histoire de France comme une geste unique. Il n’opère pas un tri dans le passé et assimile au contraire l’héritage complexe des siècles, avec leur lot de guerres et de régimes opposés – la Révolution aussi bien que l’Ancien Régime. Par ailleurs, de Gaulle considère que passé et présent sont liés l’un à l’autre par mille rouages, tels que les réalités nationales ou les peuples. Mais il constate aussi l’importance de l’individu face aux masses ou aux tendances majoritaires. La prise de position de son père en faveur de Dreyfus a sans doute favorisé son inclination à ne pas accepter d’emblée les vérités officielles : tout officier qu’il soit, de Gaulle critique en 1917 le haut-commandement qui envoie les poilus « à l’échafaud », déplore en 1933 la stratégie défensive de la France face au régime nazi, dénonce en 1938 la signature des accords de Munich par le gouvernement français. L’appel du 18 Juin, devenu pour la postérité un acte de rébellion retentissant, ne peut se comprendre si on ne l’inscrit pas dans cette longue suite de rébellions à bas bruit.

Charles de Gaulle a souvent été qualifié de « visionnaire », mais sa capacité d’anticipation n’a rien de surnaturel. Elle repose sur une fine connaissance du passé et donne raison à Nietzche : « Le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire. » C’est à partir de cette connaissance que de Gaulle invente les dénouements possibles du présent et qu’il agit en modernisateur. Sous la Ve République, sa politique de défense est un cas exemplaire de cette cohérence entre histoire, expérience personnelle et avenir : tirant les leçons de la calamiteuse guerre de tranchées, de Gaulle préconise dès 1917 « une spécialisation extrême de l’infanterie », prélude à son livre de 1934, Vers l’armée de métier, dans lequel il défend l’idée d’un corps militaire professionnalisé, spécialisé et parfaitement entraîné. Contre l’opinion majoritaire, il réclame la constitution d’un outil blindé offensif, parce que cela répond à la situation géopolitique de la France, voisine d’une Allemagne qui prépare la guerre. En vain. C’est finalement en 1960, avec l’explosion de la première bombe nucléaire française, que de Gaulle voit aboutir sa vision d’un outil de défense de haute technicité, capable de garantir la souveraineté nationale.

L’arrimage au passé a un revers. Lorsque l’histoire s’accélère ou s’éloigne de ses références personnelles, Charles de Gaulle en perd le fil. En Mai 68, pour la première fois, les circonstances ont prise sur lui : le mouvement étudiant achève de donner au fondateur de la Ve République un coup de vieux. L’époque n’est plus avec lui. « J’ai mis à côté de la plaque », dit-il. Ironie de l’histoire, le rebelle est déstabilisé par la rébellion d’une jeunesse qu’il n’a pas vu mûrir.

Les décennies posthumes ont adouci l’amertume de ce décalage. Pour la postérité, Charles de Gaulle est devenu un héros. Il faudrait cependant voir que cet héroïsme ne sort pas de nulle part. Il est le fruit d’un travail. Celui d’un homme libre qui s’est affranchi du déterminisme de son temps et de son milieu. Celui d’un homme qui utilise la réflexion comme moteur de son action.

Cet héroïsme garde en lui son mystère. De Gaulle demeure un personnage à part, singulier. À partir de 1940, conscient d’être entré dans l’histoire, il devient le mémorialiste de sa propre épopée. Une façon de s’ériger à son tour en point de référence pour les générations à venir. Jean Lacouture résume d’un beau trait cette capacité à penser son destin et à l’interpréter comme un rôle : « De Gaulle est un homme qui habite sa propre statue. » 

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