Zakouski

Le gaullisme, partout et nulle part

Il y a cinquante ans, le 28 avril 1969 précisément, le général de Gaulle quittait le pouvoir après le revers essuyé au référendum voulu par lui sur la réforme du Sénat et la régionalisation. Rien ne l’obligeait à partir, mais il avait lui-même tenu à lier son sort personnel au résultat de cette consultation. Quand le « non » l’emporta, il en tira sans tarder les conséquences : « Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi », cingla le communiqué envoyé dans la nuit depuis Colombey.

Ce bref rappel, avec le recul, paraît presque anecdotique. Car un demi-siècle après ce retrait sans appel, de Gaulle n’est toujours pas parti. Sa figure tutélaire, sa trace historique, de la Résistance à la Ve République, son legs nucléaire qui appuie la souveraineté nationale sur les bases de la dissuasion, tout reste en place. Si de Gaulle a rejoint les étoiles de son képi, son âme reste parmi nous. Avec d’autant plus d’insistance que le pays manque cruellement de chefs incontestés, d’autorités morales de référence, de charisme mâtiné de hauteur de vue. Est apparu ce que le professeur d’Oxford Sudhir Hazareesingh appelle « la dernière grande religion laïque nationale », le gaullisme. 

À travers ce numéro du 1, nous avons voulu cerner au plus près la nature de cet héritage, son aspect composite fait de la rencontre d’un homme avec l’Histoire autant qu’avec un pays et un peuple, au point de paraître les personnifier dans une geste inégalée. Les réflexions de Michel Winock viennent éclairer avec éclat ce qui reste à présent, non pas du gaullisme politique – passablement éparpillé et si peu incarné par ceux qui s’en réclament –, mais de l’attente populaire. « La demande de père est encore aujourd’hui vivace si l’on en croit les sondages : une partie importante de nos compatriotes se passeraient bien d’un régime démocratique », écrit l’historien. N’a-t-on pas entendu, au début du mouvement des Gilets jaunes, des voix réclamer un général à l’Élysée – le général de Villiers ; l’époque a les ambitions qu’elle peut –, quand, cinquante ans plus tôt, d’autres voix, plus jeunes, voulaient chasser du pouvoir un général d’une autre trempe ?

Une autre question se pose : qui aujourd’hui porte l’idée de rassemblement, de compagnonnage transcendant les partis, d’un intérêt général peu compatible avec l’esprit de boutique ? L’émergence d’un grand rassemblement central, derrière Emmanuel Macron, est-elle « une certaine forme de gaullisme non déclarée », comme s’interroge encore Michel Winock ? Ou le gaullisme, comme l’écologie, finit-il par être nulle part à force d’être partout revendiqué ? 

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