Contrepied

Perseverare diabolicum

Récolte en Chine, 1965
© Keystone-France
Récolte en Chine, 1965
© Keystone-France

Longtemps, je me suis couché avec Descartes. Je l’entends encore me raconter ce que serait ma vie lorsque je serais « maître et possesseur de la nature, ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ».

Un soir, je n’ai pas pu m’endormir : Descartes avait déserté. Depuis plusieurs semaines, il ne donnait plus signe de pensée et je n’entendais à son sujet que lazzi et sarcasmes. J’ai découvert qu’il m’avait bercé d’un songe, pis, d’un mensonge Son conte m’avait fourvoyé. L’évidence se faisait jour que les fruits de la terre me seraient de plus en plus mesurés, qu’il en est auxquels je devrais renoncer pour mon bien et pour celui de tous. Je ne pouvais plus ignorer la peine de ceux qui me les procurent, si loin soient-ils de moi. Ma santé se trouvait incessamment et de mille manières menacée par l’exploitation discrétionnaire de la nature et mon esprit était corrompu par le sentiment le plus répandu parmi ceux qui profitent de cette exploitation : celui du droit à en jouir sans entraves.

Ceux qui s’appuient sur Cicéron soutiennent qu’il faut chercher l’étymologie de « religion » dans le verbe religere – relire – et ceux qui se réclament de Servius tiennent pour certain qu’elle se trouve dans religare – relier. L’écologie les réconcilie : elle nous force à une relecture du monde et elle est devenue la religion universelle, la préoccupation qui rattache les habitants du monde occidental comme celle du salut éternel unissait leurs ancêtres.

Certains ne professent cette nouvelle foi que du bout des lèvres et, dans leur for intérieur, la jugent surtout bonne pour les autres. Elle a des adeptes intermittents qui achètent bio mais ne se soucient pas de la provenance des aliments, font fi des saisons et réclament des abricots en novembre, des fraises en décembre, des myrtilles en janvier et des tomates en tout temps. Les pratiquants réguliers se privent d’un peu de viande, s’abstiennent de fruits exotiques et cassent des œufs trois fois la semaine. Les jansénistes refusent les bananes et les pêches, car leur culture exige trop d’eau, bannissent l’avocat, parce qu’il ne vient pas d’Afrique du Sud à bicyclette, font entrer dans leurs emplettes le calcul de l’empreinte carbone de leur mode de déplacement et le type de commerce dans lequel ils font leurs achats. Ils se font locavores. Les fanatiques menacent les bouchers, et bientôt les poissonniers car ils conspuent à égalité l’agneau, le homard, le bœuf, la sole, le turbot, la lotte et la moule. Leur bible est le Journal of Cleaner Production, leur alimentation est faite de fruits secs et de féculents complets, ils boivent l’eau du robinet, se déplacent à pied et calculent l’impact de leur repas sur le calculateur de bonpourleclimat.com. Moi, dans ma bibliothèque, j’ai rangé Descartes au rayon des romans. 

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