Reportage

Les locataires de la débrouille

Ils cherchaient à s’offrir un habitat plus spacieux et à bas prix, s’étaient vu refuser un logement social ou n’avaient simplement pas de quoi se payer un toit. Pour accéder à un logement convenable, des Français ont privilégié des choix peu habituels comme la cohabitation intergénérationnelle, l’occupation de biens immobiliers vacants ou les colocations en tout genre… Plus abordables, ces solutions ont néanmoins leur lot de contraintes. 

La cohabitation intergénérationnelle 

Depuis neuf mois, Luz Marfil vit chez Mme Desprez*. Avant la rentrée dernière, les deux femmes ne se connaissaient pas. Luz, 19 ans, est élève en classe préparatoire au lycée Henri IV, à Paris. Originaire du Nord, cette fille d’enseignants n’avait pas les moyens financiers de louer « ne serait-ce qu’une chambre dans une colocation ». Par le biais de l’association Le Pari solidaire, qui promeut la cohabitation intergénérationnelle, elle a rencontré Mme Desprez, une dame de 95 ans, propriétaire de son appartement dans le XIIe arrondissement, qui lui a offert l’hospitalité. « On m’a fait passer un test de personnalité pour déterminer si j’étais apte à vivre avec une personne plus âgée que moi », raconte la jeune femme. Luz ne paye pas de loyer, mais elle doit, en contrepartie, garantir « une assistance passive ». En clair, l’étudiante doit être de retour à la maison chaque soir à 20 h 30. « J’ai droit en théorie à une soirée par semaine jusqu’à 2 heures du matin, mais je sais que cette dame a peur toute seule, alors je préfère ne pas la prendre », précise Luz, qui doit également se rendre disponible un week-end sur deux. « C’est dur, parce que je travaille comme équipière polyvalente au McDo, mais je me débrouille pour que mes heures tombent le midi, l’après-midi ou en tout début de soirée. » L’étudiante a dû également renoncer à ses soirées de révision entre amis à la bibliothèque, et à ses engagements politiques. Membre des Femen, elle ne pouvait plus se permettre de « partir en garde à vue à chaque manif ». « C’est trop de contraintes », résume Luz qui, pour autant, ne regrette pas d’avoir tenté l’expérience. « J’étais très jeune en arrivant à Paris. Le soir, j’étais contente d’avoir la compagnie de Mme Desprez, qui est une femme incroyable. » Ce système lui a également permis d’économiser 3 200 euros. L’an prochain, elle pourra opter pour la deuxième formule proposée par l’association : une chambre chez une personne âgée pour un loyer de 300 à 450 euros, et une liberté totale.

L’option Camelot

Pendant dix ans, Maria Ortiz et son conjoint ont vécu à Colombes, en région parisienne, dans « une minuscule maison » pour un loyer de 750 euros par mois, charges comprises. Un bon plan qui, « avec des salaires de commis de cuisine et de barman, correspondait au maximum de nos moyens », explique Maria, 37 ans. Mais l’an dernier, lorsque la propriétaire du lieu a voulu récupérer sa maison, le couple a dû se mettre en quête d’un nouveau logement. « Je venais de perdre mon emploi, et trouver quelque chose sans fiches de paie récentes, c’était quasi impossible », raconte-elle. Le couple a bien pensé déposer un dossier pour un logement social mais, pressé par le temps, il a dû y renoncer. C’est alors que Maria entend parler de Camelot, une entreprise qui propose des logements temporaires au sein de biens immobiliers vacants qui abritaient auparavant des hôpitaux, des écoles, des bureaux, voire des casernes militaires. Le principe est donnant-donnant : les occupants bénéficient d’un tarif extrêmement bas, 200 euros en moyenne pour une chambre privée, l’accès aux pièces à vivre et aux salles de bains communes aménagées provisoirement par Camelot. En échange, ces habitants temporaires empêchent, par leur simple présence, la venue de squatteurs. « Un cadeau tombé du ciel », résume Maria. Depuis quatre mois, le couple occupe d’anciens bureaux appartenant au groupe Colas, spécialiste du BTP, à Vélizy-Villacoublay. « Je ne retrouverai jamais un si bon plan », regrette déjà Maria. Sa chambre, une pièce d’une trentaine de mètres carrés, est ceinte de grandes baies vitrées auxquelles fait face une rangée d’arbres. Seize autres personnes aux profils variés occupent également les lieux. « Deux pièces séparent chaque chambre, pour préserver l’intimité de chacun », explique Hervé*, un informaticien de 58 ans qui, avant de rejoindre cette colocation particulière, a passé un hiver dans la rue. Il apprécie la compagnie des autres habitants, dont celle de Pierre Nachin, cadre dans une société d’ingénierie automobile. Après la liquidation de sa société en 2014, ce quinquagénaire a trouvé un emploi à Paris, loin de sa famille, elle-même installée en Bretagne. Depuis deux ans, il fait l’aller-retour chaque semaine. « Je n’avais pas les moyens de payer un deuxième logement. Ce système, c’est idéal. » C’est le quatrième contrat que Pierre signe avec Camelot. Il a d’abord partagé pendant cinq mois, à Élancourt, un pavillon de fonction appartenant à EDF. Parmi ses trois colocataires, deux étaient policiers. À Guyancourt, il a ensuite occupé pendant un an et demi un bâtiment de France Télécom. Enfin, il a passé un mois à Gaillon-sur-Montcient, dans le Vexin, « mais c’était très loin ».

Chaque fois qu’un propriétaire récupère son bâtiment, les occupants sont relogés. Environ 50 transferts ont lieu chaque mois. « C’est la raison pour laquelle on ne peut accepter les familles avec enfants », explique Olivier Berbudeau, directeur de Camelot. « L’autre condition, c’est d’avoir une source de revenus », ajoute-t-il. Malgré les contraintes – interdiction de fumer, d’inviter plus de deux personnes à la fois, de faire entrer des animaux, et obligation de prévenir Camelot pour toute absence supérieure à trois jours –, les occupants de Vélizy souhaiteraient être relogés dans quatre mois environ, date à laquelle le propriétaire prévoit de récupérer son bien. Maria espère encore bénéficier de ce système pendant deux ans, « le temps d’économiser pour un logement plus intime à Paris, près des bars et des restaurants » susceptibles de leur donner du travail. Pierre vise la retraite et Hervé, lui, aimerait en profiter jusqu’à la fin de sa vie. Actuellement, en France, l’entreprise Camelot loge près de 600 personnes dans 60 bâtiments. 

La tiny house

À 53 ans, Catherine C. s’apprête à emménager dans une tiny house, une maisonnette en bois montée sur une remorque, pour laquelle elle cherche encore un terrain. Cette mère de famille, récemment séparée, angoisse un peu : « Je vais passer de 200 m2 à 20 m2. Il va falloir s’adapter. » Propriétaire avec son ex-compagnon d’un hameau en Ardèche, Catherine a été contrainte de lui vendre ses parts, l’équivalent de 50 000 euros, une somme ne lui permettant pas d’acheter un nouveau logement sans emprunt. « Or, vu mon âge, mes revenus de consultante freelance qui s’élèvent à 1 100 euros par mois et ma situation de mère célibataire avec deux grands enfants à charge, les banques me refusaient un prêt », explique-t-elle. Cette somme, en revanche, lui permettait « tout juste de construire une tiny house clé en main ». Né aux États-Unis, à la fin des années 1990, le mouvement des « maisons minuscules » s’est renforcé au moment de la crise économique de 2008, avant de s’exporter dans l’Hexagone. La Tiny House, première entreprise de construction à s’être spécialisée dans ce marché en 2013, en vend désormais une vingtaine par an. 

« J’ai préféré cette option au logement social, que j’avais déjà testé auparavant, raconte Catherine. Dans le village, les appartements sont glauques, pleins de moisissure et la peinture des murs se décolle. » Habituée à vivre en pleine nature, sur un terrain de 25 hectares, elle imaginait mal son avenir en centre-ville. Avec sa tiny house, Catherine envisage d’adopter un mode de vie nomade, en se déplaçant deux ou trois fois dans l’année. « J’essaye de trouver, dans mon réseau, des connaissances qui accepteraient de m’accueillir. Pour le moment, j’ai un point de chute en Bretagne, un autre dans les Hautes-Alpes, et un dernier dans le Jura. » Pour ce projet, Catherine s’apprête à débourser toutes ses économies. C’est pour cette raison qu’elle espère fortement que ce nouveau mode de vie lui conviendra à long terme. Et qu’elle aura toujours un ami assez généreux pour lui prêter un bout de terrain.

La colocation monoparentale

C’est également à la suite d’une séparation que Vanessa, alors âgée 26 ans, s’est trouvée sans logement avec ses jumelles de 3 ans. « Lorsque j’ai fait une demande de logement social, on m’a fait comprendre que ça allait être long et qu’il fallait que je change de secteur parce qu’à Villeurbanne, les places sont chères », explique cette jeune professeure d’histoire-géo. Considérant que ses fillettes avaient subi trop de bouleversements avec la séparation de leurs parents pour supporter un changement d’école, Vanessa a cherché une solution alternative. « Mon amie Soraya, elle-même mère célibataire, venait de se mettre en colocation avec Inès, une autre femme et ses deux enfants. Elle m’a proposé de les rejoindre. » 

Au départ, l’idée n’enchante pas vraiment Vanessa, qui craint de devoir sacrifier son indépendance pour une vie à huit. Mais la proposition est alléchante : deux chambres dans un appartement de 110 mètres carrés, avec un petit jardin, pour 420 euros par mois, charges comprises. Vanessa finit par accepter. Dans l’appartement, chaque mère dispose de sa propre chambre et les cinq enfants se partagent deux pièces. L’inquiétude de Vanessa se dissipe rapidement : « On se rendait des services mutuellement, c’était hyper pratique. Quand l’une voulait sortir ou aller au cinéma, les autres gardaient les enfants. » Le soutien psychologique, au cours de cette « période difficile », a également été précieux pour la jeune femme. Le seul inconvénient, « c’était la salle de bains ! Avec trois femmes et cinq enfants, il a fallu s’organiser et se discipliner ». Vanessa se souvient de cette expérience comme d’« une parenthèse enchantée ». « Il faut aussi que je vous dise, confie-t-elle, en guise de conclusion. Inès et moi avons fini par tomber amoureuses. » Depuis, Soraya s’est installée avec son nouveau compagnon. C’est ainsi qu’une colocation à Villeurbanne a pris la forme d’un véritable foyer. 

 

* Ces noms ont été modifiés.

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