Parlons psy

Le cerveau doit apprendre à résister

Maria Lassnig, Courants du cerveau, 1995
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacques Faujour © Maria Lassnig
Maria Lassnig, Courants du cerveau, 1995
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacques Faujour © Maria Lassnig

Il existe dans notre cerveau trois systèmes de connexions entre neurones : les heuristiques, des connexions rapides, intuitives, mais aussi approximatives et émotionnelles (c’est le système 1) ; les algorithmes logiques, rationnels et exacts, réfléchis mais plus lents (système 2) ; et un système d’arbitrage (système 3), qui permet d’inhiber les heuristiques du système 1 pour activer la logique du système 2. Cette inhibition déclenchée par les neurones du cortex préfrontal, situé à l’avant du cerveau, est ce que j’appelle la résistance cognitive. Mais cette résistance interne ne va pas de soi ! Il faut l’exercer, tant chez les enfants que chez les adultes. C’est cela l’intelligence humaine, cette capacité de contrôle inhibiteur du cortex préfrontal.

Or, aujourd’hui, les réseaux sociaux renforcent excessivement dans nos neurones l’« heuristique de l’affect », par l’action de liker. Autant de clics qui exacerbent l’affect rapide, la « cognition chaude », souvent entre amis, ce qui peut confiner au communautarisme selon la formule « qui se ressemble s’assemble », au détriment de l’exercice du raisonnement logique plus « froid », certes plus laborieux, mais qui ouvre la voie à l’esprit critique. Notre fil d’actualité et l’historique de nos recherches antérieures (sur un moteur de recherche comme Google) nous enferment ainsi dans nos heuristiques habituelles, nos choix, nos préférences, nos achats et nous écartent de notre logique plus critique et de notre créativité. Or il nous faudrait être vicariants, c’est-à-dire apprendre à utiliser des chemins neuronaux et électroniques différents.

Ces travers humains sont aussi amplifiés, décuplés, par Homo connecticus sur les réseaux sociaux via les fameuses et délétères fake news, les fausses informations et les rumeurs infondées. Ces dernières ressortent d’une heuristique bien connue, l’heuristique de crédibilité – un biais cognitif qui fait qu’on retient ce qui est crédible ou que l’on a envie de croire –, mais pas du tout d’un algorithme logique de validité – c’est-à-dire d’une vérification systématique des informations et des raisonnements. Une telle vérification demande un effort cognitif et du temps. C’est le système 2. Or, le cerveau humain, si complexe soit-il, est paresseux et se borne souvent au système 1 ! Il est dès lors victime, via ses heuristiques intuitives et la « facilité électronique », de contagion sociale liée à la viralité des informations qui ne passent pas par un intermédiaire, un filtre ou un contrôle inhibiteur.

Les chercheurs et les politiques sont alertés de ce phénomène cognitif et psychologique : une « science des fake news » est née. Cette prise de conscience s’exprime aussi par le nouveau rôle de gestionnaires que commencent à revendiquer les grandes plateformes, tels Facebook et Twitter, en supprimant des pages et des comptes suspects. Depuis le scandale Cambridge Analytica, le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, cherche à donner des gages de « bon contrôle » de sa plateforme en supprimant les pages suspectées d’influence et de manipulation politiques. En mes termes, c’est le système 3, le processus de contrôle inhibiteur de ces plateformes qui est enfin, quoique trop tardivement, enclenché ! Mais il l’est encore par la décision d’un seul homme, Mark Zuckerberg, ce qui est inquiétant pour notre société mondialisée. C’est plutôt la résistance cognitive et l’esprit critique du cerveau de chacun d’entre nous qu’il faudrait éduquer. 

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