Des bulles radicales et hermétiques

Pendant plusieurs mois, des étudiants de l’École de journalisme de Sciences Po ont créé de faux comptes Facebook pour mesurer l’influence politique du réseau. Une expérience qui leur a révélé le cloisonnement mais aussi la violence promus par l’algorithme. Trois d’entre eux témoignent.

Marie Dorcet : profil France insoumise

Observer Facebook pour comprendre son influence sur l’opinion politique : le projet semble ambitieux, un peu utopique. Pourtant, en trois mois, j’ai l’impression d’avoir redécouvert ce réseau social que je consulte quotidiennement depuis dix ans. Et d’avoir vu un jeu de manipulation se dérouler sous mes yeux.

Dès le début, une question me taraude : comment avoir des « amis », alors que Marie Martin, la sympathisante insoumise que j’ai créée, n’existe pas ? Rapidement, le scepticisme laisse place à la stupeur : en apposant un filtre « Je vote France insoumise » sur ma photo de profil, les demandes arrivent, certains jours par dizaines, de la part de personnes qui n’ont en commun avec mon avatar que la lettre , symbole du mouvement, sur une photo.

Et ce groupe d’amis fonctionne comme un groupe de résistants. Beaucoup sont déjà acquis à la cause, on est entre nous, on s’encourage, on remotive les troupes. Et on essaye de prouver à ceux qui seraient encore tentés par les écologistes ou les socialistes que la France insoumise est le seul bon choix.

Normal pour des militants… sauf que Facebook ne m’aide pas à sortir de cette bulle. Marie Martin a beau être étudiante à la Sorbonne, fan du Stade toulousain et des Red Hot Chili Peppers, ce ne sont pourtant que des Insoumis qui lui sont proposés par l’algorithme au bout de quelques jours. Malgré mes abonnements à des médias nationaux et locaux, je n’ai quasiment jamais d’informations sur autre chose que de la politique, articles relayés par mes amis. Pour Manon Aubry, contre Emmanuel Macron.

Au bout de trois mois, j’ai l’impression que Facebook m’a enfermée. 

 

Léopold Audebert : profil LREM

Durant des semaines, j’ai observé l’actualité sur Facebook avec un profil type « sympathisant de La République en Marche ». Pages des personnalités liées au parti « likées », groupes privés rejoints : j’ai cherché à comprendre la manière dont l’information peut être perçue par un individu immergé dans un « univers LREM » sur Facebook.

Il a d’abord été très marquant de constater une conséquence logique de ce vase clos : au sein des groupes, la contradiction est presque totalement inexistante… Même si certains promeuvent le débat et l’échange d’idées, la réalité est bien différente. Il faut donc se rappeler en permanence qu’une autre réalité existe. Déroutant !

Rien n’est non plus dû au hasard sur mon fil d’actualité. Au départ, nous pouvons naïvement nous dire que nous sommes les seuls maîtres sur Facebook. Après tout, nous partons tous d’une page blanche, que nous personnalisons en fonction de nos pages « likées » ou de nos préférences indiquées. Mais, à bien y penser, nous pouvons rapidement nous interroger sur l’ordonnancement de tous nos contenus. Pourquoi cet article est-il le premier à apparaître sur mon écran lorsque je me connecte ? Pourquoi celui-ci m’est-il suggéré ? Et comment expliquer la mise en avant quasi systématique d’« ennemis » ciblés, dans mon cas les Gilets jaunes, dont l’image proposée est presque toujours négative ? Des mécanismes invisibles qui ont indubitablement des conséquences sur le comportement de la personne qui reçoit ces données. 

 

Octavie maurel-Pype : profil Gilets jaunes

Facebook n’est pas un réseau « social ». On ne s’y fait pas de nouveaux amis. On s’y fâche avec ceux qu’on avait et on y déteste un peu plus nos ennemis. Sur mon profil « Gilets jaunes », plusieurs internautes ont un jour relayé le même mot d’ordre : supprimons tous nos amis qui ne votent pas comme nous. C’est à cela que mène Facebook : à s’opposer. À abattre les ponts entre les individus et à laisser chacun au bord des rives. Sur mon fil d’actualité, le débat n’existait pas. Les publications que je voyais en premier étaient des vidéos violentes, des conversations hystériques, des caricatures grossières. Toutes étaient dirigées envers un ennemi commun : Emmanuel Macron. 

Très vite en proie à un fort cloisonnement idéologique, j’ai été enfermée dans une forteresse de pensées similaires. Facebook me donnait à voir du contenu allant toujours dans le même sens. Les algorithmes ne me permettaient pas de découvrir de nouveaux horizons intellectuels. Au contraire, ils me confortaient dans ce que je pouvais déjà penser. Pour attirer mon attention, je recevais des notifications qui semblaient vouloir dire : « Vous êtes une sympathisante des Gilets jaunes ? Alors contemplez ce photomontage où le président français est comparé à Hitler. Lisez cette infox où le gouvernement est accusé d’empoisonner délibérément son peuple. Rejoignez ce énième groupe de soutien. » 

Facebook m’imposait ce que je voyais. Finalement, j’ai eu l’impression que mes pensées étaient noyautées par les algorithmes. C’était comme si je leur remettais les clés de mon raisonnement. C’est là pour moi le vrai problème de Facebook : nous ne choisissons pas et nous abandonnons notre liberté. 

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