Comment Facebook influence nos opinions politiques

Dans la vraie vie, cela aurait quelque chose d’inquiétant. Si, du jour au lendemain, 218 personnes demandaient spontanément à devenir votre « ami », il y a fort à parier que vous vous méfieriez. Mais Facebook, ce n’est pas la vraie vie, comme a pu le constater Octavie Maurel-Pype, « infiltrée » dans les groupes Gilets jaunes sur Facebook. « Il a suffi que j’ajoute à ma photo de profil un filtre avec une petite icône gilet jaune pour que je reçoive des dizaines de contacts et de messages de parfaits inconnus », explique la jeune femme, étudiante à l’école de journalisme de Sciences Po.

Comme cinq autres apprentis journalistes, Octavie Maurel-Pype a participé trois mois durant au tournage de La Nouvelle Fabrique de l’opinion, un documentaire en trois parties disponible à partir du 5 juin sur le média vidéo Spicee. Sous la houlette du réalisateur Thomas Huchon, spécialiste des réseaux sociaux et déjà auteur de Comment nous avons piégé les complotistes, ceux-ci se sont lancés dans une enquête inédite : infiltrer Facebook pour mieux en comprendre les arcanes. À l’occasion des élections européennes, ils ont ainsi constitué six profils, six faux comptes, chacun partisan d’un courant politique précis : La France insoumise (LFI), Parti socialiste (PS) et divers gauche, La République en marche (LREM), Les Républicains (LR), Rassemblement national (RN), et Gilets jaunes.

« Chacun de nos étudiants a aimé les pages des partis politiques ou des mouvements en question, explique Thomas Huchon. Mais pour que ces profils soient plutôt ceux de sympathisants que de militants, et qu’ils restent crédibles, ils ont aussi aimé des éléments plus hétéroclites, des films, des bars, des clubs de sport. En tout, 40 % de contenu politique environ, et 60 % de contenu divers. Or, ce qu’on a rapidement constaté, c’est que le panier type auquel nous nous étions abonnés ne nous était pas rendu tel quel. »

De fait, les propositions d’amis ou de contenus qui sont très tôt proposées par l’algorithme de Facebook prennent une coloration très politique. Comme pour Marius Gatoux, infiltré auprès des divers gauche, qui a rejoint les 37 millions de fans du PSG, mais aussi les 27 000 partisans de Benoît Hamon. Résultat : on ne lui a jamais proposé de contenu sportif, simplement des groupes politiques proches de Génération.s. « C’est comme si vous vous abonniez à des journaux, mais que Facebook décidait seul de ceux qu’il vous livre chaque mercredi, explique Matthieu Firmin, rédacteur en chef de Spicee. Il y a certains journaux que vous ne verrez jamais. Et d’autres que vous recevrez avec de grosses lumières qui clignotent. »

En l’occurrence, des contenus capables de déclencher chez l’usager une réponse émotionnelle forte, que ce soit l’attendrissement, l’indignation ou la colère. « Pourquoi une telle prime à l’émotion ? Parce que l’émotion crée l’envie d’interagir, souligne Jean-Bernard Schmidt, cofondateur de Spicee. Et donc de passer du temps sur le réseau. C’est ce que recherche Facebook : plus vous êtes ému, plus vous êtes en colère, plus Facebook gagne de l’argent. »

Le documentaire, de ce point de vue, est éloquent. Sur les différents profils créés par les étudiants défilent bientôt des contenus clivants, des propos outranciers, des expressions violentes. Comme si, au royaume des amis et du like, devait se déployer avant tout une rhétorique de l’ennemi. Même sur le profil divers gauche, pourtant l’un des plus modérés, les partisans de Benoît Hamon et de Rapahël Glusckmann en viennent à s’étriper. Quant au profil LREM, il voit apparaître des photos satiriques d’une femme en burqa et gilet jaune sous-titrées « La France dont on ne veut pas ».

« Au lieu de créer du lien, le réseau fragmente le collectif, commente Thomas Huchon. L’algorithme de Facebook privilégie aujourd’hui les relations privées à la sphère publique. Cela a pour conséquence de vous couper d’une partie du monde, et notamment d’une information contradictoire. Nous ne nous en rendons pas forcément compte, puisque Facebook nous conforte dans ce que nous croyons savoir. L’algorithme lui-même n’est pas politisé. Il correspond simplement à ce qu’il pense être votre vision du succès. »

Pour appuyer leurs intuitions, les équipes de Spicee se sont attachées à mesurer concrètement la nature des contenus affichés. Pendant trente jours, ils ont demandé à chacun des « infiltrés » de relever les dix premiers posts apparaissant sur leur fil d’actualités. « On soupçonnait bien sûr que l’enfermement social devait mener à des “silos d’information”, et on en a eu la preuve chiffrée : il n’y avait quasiment aucune actualité en commun sur les différents profils, note Jean-Bernard Schmidt. Et lorsque c’était le cas, chaque sphère avait sa propre vision d’un même fait. »

Illustration par l’exemple avec l’incendie de Notre-Dame-de-Paris : si les profils LR et divers gauche observent des réactions modérées dans les heures suivant l’événement, les autres voient se multiplier les contenus radicaux, en quête d’un bouc émissaire, que ce soit les grands patrons pour LFI, Emmanuel Macron pour les Gilets jaunes, ou les musulmans pour les partisans du Rassemblement national.

Mathilde Blayo, qui gère justement le profil RN, en est même venue à douter devant tant d’articles montrant des églises en flammes. « Elle a commencé à se demander s’il n’y avait pas un phénomène passé sous silence dans le pays, explique Jean-Bernard Schmidt. Puis elle a agi comme un journaliste, et vérifié l’origine de ces images : aucune n’était liée à un attentat terroriste, et elles avaient souvent été prises des mois, voire des années plus tôt. Mais qui a les armes, le temps ou l’envie de vérifier toutes les informations qui nous sont proposées ? »

Poussant l’étude jusqu’au jour des élections européennes, qui a vu la campagne se clore dans les médias classiques mais se déchaîner jusqu’au bout sur Facebook, le documentaire montre ainsi l’influence du premier réseau social du monde sur la formation de nos opinions politiques. En creux, il met aussi en lumière l’enjeu qui s’y joue pour nos démocraties. Car ce sont bien les mouvements populistes qui paraissent les plus à même de tirer profit de notre attirance involontaire pour ces contenus violents ou clivants. « Au moment même où le monde paraît de plus en plus complexe, Facebook en promeut une vision simplificatrice, conclut Matthieu Firmin. Une vision sans nuance, sans contradiction, sans réfutation. » 

 

Découvrez gratuitement la première partie du documentaire La Nouvelle Fabrique de l’opinion en vous connectant à ce lien : www.le1hebdo.fr/content/34-spicee

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