Grand entretien

« L’État islamique est très adapté à la guerre moderne »

Quelle analyse faites-vous de l’avancée de l’État islamique ?

Avec ses alliés, il dispose sur l’ensemble du territoire qu’il contrôle, entre la Syrie et l’Irak, d’une force armée d’environ 30 000 hommes. Mais il n’a eu besoin que de 1 000 combattants pour s’emparer de Mossoul, la seconde ville d’Irak. Depuis le 10 juin, début de son offensive en Irak, 2 000 à 3 000 jeunes auraient rejoint ses rangs dans la seule région de Ninive autour de Mossoul. Pour parvenir à les mobiliser, Daech [acronyme arabe de l’État islamique, ou EI] a bénéficié de la manière dont les Américains ont divisé les Irakiens selon leurs origines, œuvrant à séparer les communautés et à politiser les identités, puis à marginaliser les sunnites minoritaires en Irak. Ensuite, le Premier ministre Nouri Al-Maliki, chiite, a mené une politique de plus en plus belliqueuse envers les sunnites. 

Tout cela a contribué à favoriser l’émergence de Daech, un mouvement fondamentaliste pour qui le sunnisme rigoriste constitue le seul islam véritable. L’EI hiérarchise ses adversaires ainsi : d’abord les chiites, qui sont les pires, des « renégats », des « parasites » de l’islam. Puis les « mécréants », comme les yazidis, adeptes d’un culte monothéiste d’origine persane, enfin les gens du Livre, c’est-à-dire, dans cette région, les chrétiens, qui ont été l’objet de nombreuses exactions, mais pas de massacres. 

Mais pourquoi les sunnites ont-ils basculé dans le camp de l’EI ? 

Je distinguerai trois phases après ­l’intervention américaine de 2003. Une première, jusqu’en 2005, où les ­sunnites, assommés, sont restés attentistes. Puis, de 2005 à 2007, ils se divisent. Une partie lance une insurrection armée qui provoque un changement de stratégie des Américains, qui cherchent dès lors à ­réinsérer les sunnites dans le jeu politique. Mais avec leur départ, fin 2011, le Premier ministre Al-Maliki engage une politique de marginalisation accrue des sunnites. Ceux-ci ressentent alors l’armée irakienne comme une armée d’occupation. Daech s’est épanoui sur ce terreau. Enfin, la guerre en Syrie a redynamisé les conflits confessionnels en Irak, créant un continuum entre ces deux États où les sunnites se retrouveraient « brimés ». 

Comment expliquer la débandade de l’armée irakienne face à quelques milliers d’hommes ? 

Cette armée s’est retrouvée dans un environnement hostile. Sous-équipée, mal entraînée, sans capacité d’initiative, beaucoup de ses soldats sont fictifs. Surtout, elle est profondément corrompue. Nombre de ses chefs n’ont aucune qualification militaire. Avant la chute de Mossoul, on achetait un grade de général pour 250 000 à 300 000 dollars. En deux à trois mois, la somme était récupérée grâce aux détournements. En face, Daech est apparu comme une troupe déterminée, soutenue par endroits par un réseau local dense, comme à Mossoul. Et sa direction a bénéficié de l’adhésion de cadres ­aguerris de l’ancienne Garde républicaine de Saddam Hussein. 

Qui les a préalablement soutenus, militairement et financièrement ?

Daech a trouvé l’essentiel de son armement sur le champ de bataille syrien et en Irak, où quantité d’armes ont été abandonnées. Et il s’est montré très adapté à la guerre moderne. Ses combattants savent jouer de la communication, des réseaux sociaux. Les officiers de l’armée régulière irakienne, à Mossoul, ont reçu avant son attaque des messages sur leur portable disant : « Fuyez car vous allez perdre la ville et votre vie. » L’EI a aussi bénéficié de complicités au cœur de l’armée. Quant aux financements, on ne peut pas démontrer une aide directe des monarchies du Golfe. Mais indubitablement l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et d’autres ont joué avec l’idée d’armer les adversaires djihadistes de Bachar Al-Assad pour contrer « l’arc chiite » Iran-Irak-Syrie. De riches habitants du Golfe ont financé les djihadistes en Syrie et leurs États ont laissé faire. Ces financements se sont aujourd’hui grandement taris. Les États du Golfe ont pris conscience que Daech constitue aussi une menace pour eux. 

Comment se finance-t-il ? 

Dans sa période de construction, Daech a récolté « l’impôt du djihad », qui ­s’apparentait souvent à du racket. Et depuis 2013, sa première ressource est le ­pétrole, pour moitié en Syrie. Ils produisent 80 000 à 100 000 barils par jour, dont 40 000 sont vendus, entre 20 et 50 dollars, en Syrie (souvent au camp Assad !), en Irak et surtout en Turquie. Les sommes saisies dans des banques irakiennes sont peu importantes comparées à la manne pétrolière. De plus, l’EI cherche à développer une administration commerciale, et a créé des sociétés-écrans. Enfin, l’impôt s’est beaucoup étendu. 

Que sait-on des attributs étatiques réels de l’EI actuellement ? 

Daech est un pouvoir pyramidal mais ­nomade, sur un espace relativement défini. Sa centralisation est avérée mais avec une réelle délégation des décisions militaires sur le terrain. Bien sûr, pour attaquer Tikrit ou Mossoul, l’affaire est coordonnée au plus haut niveau. Quant ils s’emparent d’un nouveau territoire, ils instaurent une willaya, un ­gouvernorat de district, avec à sa tête un émir et une ébauche d’administration locale, à commencer par une police. Leur priorité consiste à rassurer la population sunnite.

Ils y parviennent ?

Oui, mais difficilement. Pourront-ils tenir un vaste espace – cinq fois le Liban – peuplé de 6 à 7 millions d’individus qui restent, au fond, dans l’expectative ? Depuis que les États-Unis ont commencé de les bombarder, on sent chez Daech une crispation croissante. Ils ont récemment fusillé quatre djihadistes kurdes ayant rejoint leurs rangs, accusés d’espionnage. Ils commencent à réprimer les jeunes. Ils en viennent à soupçonner ceux qui les ont récemment rejoints d’être des « infiltrés ». Les anciens djihadistes ont la ­primauté sur les nouveaux, appelés « made in ­China ». Cette crispation devrait s’accentuer avant l’attaque de la coalition.

Quelle est l’ambition territoriale du califat ? 

En théorie : tout le monde musulman. Mais il est difficile de savoir quelles sont ses ambitions actuelles. Ni si Daech les a fixées. Ainsi, son chef Abou Bakr ­Al-Baghdadi a récemment déclaré ­qu’Erbil, la capitale kurde irakienne, est « à l’intérieur » du califat. 

Justement, quelle est la situation à Erbil, où vous vous trouvez ?

La population a retrouvé le calme, mais l’inquiétude perdure, après la débandade des combattants kurdes à Sinjar et à Mossoul, villes sur lesquelles ils ont perdu tout contrôle, puis l’exode des yazidis, des chrétiens et d’autres minorités, et les massacres de Turkmènes chiites dont on a peu parlé. Les Kurdes ont le sentiment d’être redevenus vulnérables. Car sans l’intervention de l’aviation américaine, Daech serait probablement aussi parvenu à Erbil, leur capitale ! 

Peut-on imaginer que l’EI attaque Kerbala ? Qu’il vise Bagdad ou Damas ? 

Daech ambitionne de s’en prendre aux symboles du chiisme. Mais jusqu’à attaquer Kerbala, la grande ville sainte du chiisme en Irak, avec Nadjaf ? Non… Cela modifierait toute la donne. L’Iran interviendrait ouvertement. Le président iranien Rohani l’a laissé entendre. Je pense qu’Al-Baghdadi sait que Bagdad et Kerbala sont hors d’atteinte pour lui. L’EI peut y fomenter des attentats graves, y commettre des massacres. Mais il ne peut pas s’en emparer à ce jour. 

Assiste-t-on à une « insurrection sunnite » contre le pouvoir central ? 

Je n’utiliserais pas ce terme. Car tous les sunnites ne suivent pas Daech. Ainsi, l’EI a pris la ville de Falloujah, mais n’a jamais pu contrôler sa région (Al-Anbar), pourtant entièrement sunnite. Dans sa ­majorité, la population sunnite est restée passive face à Daech. Si elle ne s’y est pas opposée, c’est qu’elle considère désormais que rien de bon n’arrivera de Bagdad. Après tout, Daech permet de gagner une reconnaissance du caractère néfaste de la marginalisation des sunnites et de se ­débarrasser du Premier ministre ­Al-­Maliki. Ce n’est pas rien. 

Que sait-on de l’alliance entre l’EI et les anciens baasistes fidèles à Saddam Hussein ? 

Depuis des années, d’ex-militaires ­baasistes ont investi Daech, y voyant une option passagère pour mettre fin à la marginalisation des Arabes sunnites. Mais la plupart se sont retrouvés prisonniers de cette alliance. Ceux qui ont adhéré récemment à l’EI peuvent en être dissociés. Les plus anciens, j’en doute. Surtout, les Américains doivent comprendre que leur stratégie des années 2007-2008 consistant à monnayer la fidélité des sunnites, n’est en grande partie plus valable. Leur défiance envers le gouvernement de Bagdad est infiniment plus forte aujourd’hui qu’alors. Et ils sont plus divisés qu’on ne le croit.

Y a-t-il désormais des risques de partition de l’Irak ?

Créer un État sunnite à côté d’un État kurde et d’un État chiite équivaudrait à se tirer une balle dans le pied. Ce serait offrir une voie de retour à Daech dans l’avenir. Et transformer l’Irak en confédération sur une base ethnique et confessionnelle générerait, je le crains, une situation conflictuelle bien plus effroyable que l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. 

Propos recueillis par SYLVAIN CYPEL

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