Parlons philo

Dialogue-suicide

– Vous permettez une dernière question ? Depuis que vous m’avez enlevé, vous ne m’avez pas adressé la parole. Les injures ne comptent pas. Les coups non plus. Vous allez me décapiter, bien sûr, j’en tremble d’horreur, je ne supporte pas l’idée de la lame lente sur mon cou. J’ai toute la journée dans la tête ce poème d’Apollinaire, vous ne devez pas connaître, un poète français d’origine polonaise, mort à la guerre : Soleil cou coupé. Je n’ai jamais compris ces mots. J’ai peur de bientôt les comprendre. Il n’y a aucune excuse à ce que vous allez me faire, et je ne vous considère plus comme mes frères humains. Mais j’ai une dernière question. Je ne vais pas vous la poser, car je vois bien que vous n’êtes pas très disposés au dialogue. Je représente l’ennemi, tout ce que vous méprisez. Je suis laïc, démocrate, occi-dental, corrompu. Je suis déjà mort. Vous vous souvenez du 11-Septembre, évidemment, quelle question. Pourtant, c’est le 12 septembre que tout a vraiment commencé, quand les journaux ont titré : « C’est la guerre! » Oui, c’est vrai que ça y ressemblait. Mais à parler exactement, ça ne pouvait pas être la guerre, puisqu’il n’y avait ni déclaration, ni État. Je ne pense pas que vous ayez lu Rousseau, ni que vous puissiez l’aimer un jour. Pour ça il faut avoir le goût de la solitude et de la vérité. Rousseau écrit dans le Contrat social : « L’étranger, soit roi, soit particulier, soit peuple, qui vole, tue ou détient les sujets sans déclarer la guerre au prince, n’est pas un ennemi, c’est un brigand. » C’est tellement bien écrit, Rousseau, même quand il fait de la philosophie politique, on dirait de la poésie. Je suis heureux de l’avoir appris par cœur. C’est tout ce qui me reste aujourd’hui. « La guerre n’est donc point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement, non point comme hommes ni même comme citoyens, mais comme soldats ; non point comme membres de la patrie, mais comme ses défenseurs. Enfin chaque État ne peut avoir pour ennemis que d’autres États et non pas des hommes, attendu qu’entre choses de -diverses -natures on ne peut fixer aucun vrai rapport. » Réflexion faite, vous avez dû le lire, et c’est peut-être pour ça que vous voulez qu’on vous prenne pour un État. Pour pouvoir enfin faire la guerre. Même si vous arrivez toujours après la bataille, à ce qu’on m’a dit. Mais votre bataille se situe ailleurs. Vous vous battez pour votre nom. Vous voulez être qualifiés d’« État islamique », alors que pour les vrais États vous ne sauriez en être un, et que pour les vrais musulmans, vous n’avez rien d’islamique. Le -11-Septembre posait aussi un problème de qualification : avait-on affaire à un acte de guerre ou à un simple acte criminel ? La force de cet acte était d’être -hybride, inqualifiable, et de semer la confusion. Un État a besoin d’un autre État pour faire une guerre. Bush a donc repris l’expression de -Reagan « États-voyous », alors qu’un État ne saurait être traité comme un voyou, et qu’aucun voyou ne saurait s’élever à la dignité d’un État. Mais après le -11-Septembre, les États-Unis voulaient une guerre, pas une enquête de police. Il leur fallait confondre le plan pénal et le plan militaire. C’est le genre de confusion qui transforme les -paradoxes vitaux de la démocratie en contradictions absurdes. La vraie catastrophe a commencé pour les États-Unis après le 11-Septembre, lorsque, à chaque fois pour de bonnes raisons « antiterroristes », les libertés fondamentales ont été remises en cause, réduites, niées. Ce renoncement a fait tache d’huile, autorisant toutes les démocraties à revoir leur politique de -sécurité intérieure. En France, avec -Vigipirate, les poubelles sont devenues transparentes, et Paris, autrefois Ville Lumière, accueille désormais ses touristes avec des militaires en armes dans les aéroports, le métro, les gares. Les Champs-Élysées ont pris un air de jeu vidéo guerrier : Call of Duty patrouille à deux pas du Louvre. La force d’Al-Qaïda, c’était de ne pas être un État, justement, d’être partout et nulle part, insaisissable. En vous constituant d’emblée en État-voyou, j’ai d’abord cru que vous rendiez service aux -États-Unis. Chercher à se constituer en État, c’est s’exposer à la puissance des États constitués, devenir une cible doublement facile. À un soi-disant État on peut enfin faire une guerre digne de ce nom, car il est localisé et prétend au droit... Mais vous, je crois que vous ne voulez pas vraiment être un État. Vous voulez obliger les États existants à se -comporter comme vous, à vous détruire pour vous donner raison. Vous voulez détruire la notion même d’État, l’abîmer définitivement, la tuer. Les -attentats-suicides du 11-Septembre avaient détourné les symboles de l’Occident anglo-saxon pour les retourner contre lui : les avions, les tours, New York… En détournant la notion d’État, vous voulez inventer l’État-suicide. C’est bien ça ? Vous ne répondez pas. Mais je sais que j’ai raison. Soleil cou coupé

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Les chiffres déchiffrés Un État sans statistiqueLoup Wolff