Entretien

Devenir calife à la place du calife

Après Al-Qaïda, l’État islamique représente la seconde vague djihadiste, avec cette fois une ambition territoriale .

Conception Michel Foucher
Coordination Sylvain Cypel
Réalisation Pascal Orcier
Adaptation graphique Antoine Ricardou, Aurélie Colliot
Sources : Institute for the Study of War, septembre 2014 ; NORIA, juillet 2014. 
© le 1
Conception Michel Foucher
Coordination Sylvain Cypel
Réalisation Pascal Orcier
Adaptation graphique Antoine Ricardou, Aurélie Colliot
Sources : Institute for the Study of War, septembre 2014 ; NORIA, juillet 2014.
© le 1

D’où vient Daech, cet État islamique auquel une quarantaine de pays veulent livrer une guerre ? Peut-on resituer dans la longue durée ce califat autoproclamé ?

Ce mouvement n’a pas été anticipé et il faut admettre que nous ne comprenons pas tout ! Il a une histoire récente. Daech surgit en 2007 et utilise le chaos et les frustrations de la partie sunnite de l’Irak. Il s’est lancé dans un projet de néocalifat, proclamé officiellement au mois de juin dernier. À la veille du ramadan, le 26 juin, une conférence de presse solennise le tout et, à cette occasion son chef, Ibrahim Abou Bakr Al-Baghdadi, décrit le territoire conquis, contrôlé de manière directe ou par le biais d’alliés, qui s’étend de Rakka, dans la partie centrale au nord de la Syrie, à Diyala, sur la frontière iranienne. La progression sur le terrain de Daech a été fulgurante au point de concerner des villes ­essentielles comme Mossoul, l’ancienne Ninive, au nord de l’Irak, et Falloujah, aux portes de Bagdad.

La référence au califat est importante. En s’autoproclamant calife, ­Al-Baghdadi assure qu’il descend de la tribu de Mahomet. Au-delà de la référence historique et religieuse, il fait appel à une représentation très forte, une carte mentale évoquant le califat ­abbasside de Rakka qui a régné quelques années sur ces terres au viiie siècle. Une page glorieuse de ­l’Islam, quand Rakka en remontrait à Byzance. Le drapeau noir des djihadistes de Daech fait écho au drapeau noir de la conquête islamique. Le recours spectaculaire à la décapitation, mis en scène via Internet, renvoie à l’héritage des califes exigeant qu’on leur apporte la tête de leur ennemi sur un plateau. Mais c’est une version combattante, conquérante des premiers califats qui est mise en avant.

Ces références jouent-elles un grand rôle pour les populations locales ?

Non. Mais elles jouent clairement pour les néoconvertis. Daech est à la tête d’une armée qu’on peut estimer entre 15 et 35 000 hommes. Plus de la moitié sont vraisemblablement des combattants étrangers. C’est le phénomène des Brigades internationales. Ces combattants, dont certains ne sont pas arabes, sont très mal acceptés par la population. On compte 3 000 Européens, 1 000 à 2 500 Saoudiens, autant de Tunisiens, une centaine d’Américains… L’accès aux théâtres syrien et irakien, passe par l’aéroport d’Istanbul, hub de ce néodjihad. Il y a une attraction très forte chez des jeunes accourant d’un monde arabe en ébullition, et d’Europe aussi, de France. Daech est un aimant. C’est l’une des raisons de l’engagement de plusieurs pays occidentaux et arabes : détruire un projet attractif. 

Pour les populations sous contrôle, c’est différent. Elles présentent une grande variété de situation. Au nord de l’Irak s’est regroupée une coalition de sunnites militants. Cela n’en fait pas automatiquement des terroristes ! La frustration de ces sunnites, privés de pouvoir depuis la fin de Saddam Hussein, est réelle. Je pense surtout aux sunnites des quatre provinces du Nord qui ont tout perdu. Je pense aussi à ceux qui ont bénéficié de l’arabisation massive sur les terres kurdes du Nord de l’Irak, vers Mossoul, dans la zone de contact, et qui se retournent vers Daech comme vers un protecteur. 

La vitesse stupéfiante de la formation de Daech résulte de l’addition de tous ces facteurs : le vide du pouvoir (volontaire au nord de la Syrie, dû au sectarisme de l’ancien Premier ministre chiite Al-Maliki en Irak), les configurations socio-politiques locales… Le vide a été comblé par Daech et ses alliés de circonstance. Al-Baghdadi a un talent politique certain et un grand sens de la communication. Il profite de conditions sociales et politiques favorables. Ce qui indique la voie à suivre pour le régime de Bagdad : répondre enfin aux revendications politiques et sécuritaires des sunnites.

Peut-on parler d’un État avec une superficie, une population, une administration ?

C’est un mythe et une aporie. Nous sommes en présence d’un califat conquérant obnubilé par la conquête. Il ne produit pas, il n’administre pas : il pille et exploite. C’est l’évidence en Irak ; peut-être est-ce moins vrai en ­Syrie. Il y a une forte contradiction entre leur projet global et leur assise sur le terrain, les raisons locales du ralliement de leurs supporteurs actuels. En réalité, Daech est constitué de villes, une série d’isolats, essentiellement le long de la vallée de l’Euphrate. Daech tient des villes, non un pays. C’est un acteur non étatique qui a des moyens d’État : une armée, une police, des revenus, autour de deux milliards de dollars, avec des entrées d’un million de dollars par jour grâce aux ventes de pétrole syrien. Ils ont des ressources puisqu’ils contrôlent la vallée de ­l’Euphrate, l’accès au pétrole, ­l’impôt. C’est un succès par défaut. Daech ­attaque par des moyens conventionnels et se ­défend en recourant à des techniques de guérilla. Son but était bien la prise de Bagdad. Si Bagdad mène une politique intelligente à l’égard des tribus et des cadres sunnites – qu’elle leur garantit une vraie représentation politique et une autonomie de gestion dans leurs quatre provinces, sur le modèle du ­Kurdistan –, Daech sera vaincu.

Quels sont les buts de guerre de Washington, de Paris et de la quarantaine de pays qui les ont rejoints ?

Les États-Unis ont commencé à s’inquiéter précisément quand Falloujah, non loin de Bagdad, est tombée. Bagdad, c’est un casus belli. Les frappes américaines ont commencé le 8 août. Le sujet, aujourd’hui, c’est bien l’Irak. 

Les principaux buts de guerre sont clairs : empêcher Bagdad de tomber aux mains de Daech ; permettre à l’armée irakienne, chiite, et aux kurdes de ­reconquérir les territoires perdus ; accorder aux quatre provinces sunnites du Nord leur autonomie ; et enfin réduire le foyer de recrutement de ­combattants étrangers. Il s’agit de regagner du terrain.

Ces pays regroupés autour des États-Unis n’exagèrent-ils pas la menace ?

Daech constitue la deuxième vague djihadiste après Al-Qaïda avec un projet territorial transfrontalier. Ce sont de vrais adversaires, oui. Daech dispose d’un projet politique. Le danger justifie une intervention militaire, mais le risque est de construire une menace qui nous aveugle. Elle est réelle, encore ne faut-il pas l’exagérer ou l’instrumen­taliser. En ce moment, dans la perspective de ­l’action militaire en Irak, Daech commence à se réinstaller dans le Nord de la Syrie, entre Alep et Rakka, avec la complicité du régime d’Al-Assad qui tentera ensuite de négocier avec les Occidentaux son aide éventuelle à la destruction de ce néocalifat. 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO et LAURENT GREILSAMER

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