Contrepied

La mystification

Paul Pavlowitch et Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes, 3 juillet 1981
© Credit © Rue des Archives / AGIP
Paul Pavlowitch et Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes, 3 juillet 1981
© Credit © Rue des Archives / AGIP

« Romain Gary a-t-il écrit tous les Goncourt ? » 

Voilà ce qu’on peut lire en une du journal Libération le mercredi 1er juillet 1981. Le surlendemain, Paul Pavlowitch est sur le plateau d’Apostrophes : il y révèle qu’Émile Ajar et Romain Gary étaient en vérité un seul et même écrivain, et que lui, Pavlowitch, petit cousin de Gary, n’a fait qu’endosser le rôle d’Ajar auprès des éditeurs, des journalistes et du public.  

Le pourquoi de cette mystification, Gary l’a raconté dans Vie et mort d’Émile Ajar, codicille posthume aux quatre romans – Gros-Câlin, La Vie devant soi, Pseudo et L’Angoisse du roi Salomon – signés Ajar, et point final d’une aventure « sans précédent par son ampleur dans l’histoire littéraire » : il ne voulait plus, explique-t-il, être tenu « prisonnier de sa gueule » – celle d’un écrivain en fin de parcours, héros de guerre et gaulliste à l’heure où de Gaulle est raillé, romancier à l’heure où le roman – l’intrigue, le personnage – est battu en brèche, et pire encore : romancier populaire. Il était « las de n’être que lui-même, las de l’image Romain Gary qu’on lui avait collée sur le dos une fois pour toutes depuis trente ans », et il avait, surtout, « la nostalgie de la jeunesse, du début, du premier livre, du recommencement ». 

Alors il recommence, il écrit Gros-Câlin, qui remporte un succès d’estime, puis La Vie devant soi, qui remporte le Goncourt, son deuxième après Les Racines du ciel en 1956. On cherche Ajar, on veut savoir qui il est : Gary sort de son chapeau Pavlowitch, et tout le monde, à l’exception d’une poignée de lecteurs avisés, se fait avoir – à commencer par la critique, « laquelle à autre chose à faire qu’étudier sérieusement les textes ». 

Les indices pourtant ne manquaient pas : Le choix des pseudonymes : gari, en russe, veut dire « brûle » ; ajar veut dire « braises ».

Les ajarismes, qu’a posteriori on s’amuse à relever dans l’œuvre de Gary : le « trou juif » de Madame Rosa dans La Vie devant soi était déjà dans La Danse de Gengis Cohn ; le « je m’attache très facilement » de Gros-Câlin se trouvait dans La Promesse de l’aube

Et puis les thèmes qui traversent les deux œuvres : une profonde humanité, un plaidoyer en faveur des petits, des obscurs, des sans-grades, sans jamais se départir d’un humour qu’il définissait comme « une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l’homme face à ce qui lui arrive ». Ce qui lui arrive : l’angoisse, la solitude, la folie – il y avait de quoi être fou à être Gary. 

Lui qui avait passé sa petite enfance à Moscou, son enfance à Vilnius, son adolescence à Varsovie puis à Nice, qui avait vécu, au gré de ses affectations diplomatiques, à Paris, à Sofia, à Berne, à Londres, à New York, à La Paz et à Los Angeles, qui s’était marié à une Anglaise avant d’épouser une Américaine, qui parlait français, anglais, polonais, un peu de russe et un peu de yiddish, et qui écrivait ses livres dans une langue qui n’était pas sa langue maternelle, se comparait parfois au caméléon, son animal totem : « On le met sur un tapis bleu, disait-il, et le caméléon devient bleu, on le met sur un tapis jaune, il devient jaune, sur un tapis rouge, il devient rouge, et puis on le met sur un tapis écossais, et le caméléon devient fou. Moi, je ne suis pas devenu fou, je suis devenu écrivain. » 

Écrivain s’écrivait au pluriel. « Je me suis bien amusé, conclut Gary. Au revoir et merci. »

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