Reportage

Les clés de la communication non violente

PARIS, XIe arrondissement. Comme chaque vendredi après-midi, Fanny Partiseti a légèrement modifié la disposition de son salon. Autour du tapis blanc cassé, elle a placé, en cercle, ses deux fauteuils vert pomme, quatre chaises et son petit canapé. Sur la table à manger, reléguée à l’extrémité de la pièce, elle a disposé des chouquettes, du chocolat et du gingembre confit. L’eau du thé vient de bouillir lorsque l’interphone retentit dans l’entrée. 

Une fois par semaine, cette Parisienne formée à la communication non violente (CNV) organise des ateliers pratiques à destination de particuliers. Ils sont sept à y participer ce jour-là. Pascal, un habitué, ôte ses chaussures et pénètre dans le salon, l’air enjoué : « J’ai vu des affiches pour le livre de Marshall placardées partout dans le métro ! » lance-t-il à la volée. 

Marshall Rosenberg – que ses adeptes désignent souvent par son prénom – est un psychologue américain, spécialiste de la médiation. Natif de Détroit, il a œuvré jusqu’à sa mort en 2015 à combattre les diverses violences qui rongent la société, du foyer à la rue, en passant par les entreprises et les salles de classe. Partant du postulat que les êtres humains partagent les mêmes besoins fondamentaux et possèdent tous une capacité naturelle à se montrer bienveillant, Rosenberg a élaboré une méthodologie de communication basée sur l’écoute empathique. Son livre Les mots sont des fenêtres (ou bien ils sont des murs) (La Découverte, 2016), traduit dans une trentaine de langues, s’est déjà écoulé à plus de 170 000 exemplaires. 

Enveloppée dans son châle fleuri, Fanny dégage un enthousiasme et une hospitalité débordants, presque déconcertants. Pour démarrer la pratique, elle invite exceptionnellement chacun à raconter les événements qui les ont menés à la CNV. Miao, une trentenaire extravertie, prend spontanément la parole. Elle a découvert la communication non violente il y a deux ans, « à la suite d’une grosse engueulade avec un proche, un malentendu » vécu comme une expérience violente. La jeune femme a eu besoin d’analyser les causes de sa rupture amicale. 

Droit sur sa chaise, Sébastien, la vingtaine, peine encore à se défaire de sa timidité. Il a rejoint le groupe récemment, après une tentative de suicide causée par une relation conflictuelle avec ses parents. La CNV lui a permis de sortir de la dépression et d’arrêter son traitement médicamenteux. « Je comprends mieux le monde intérieur de mes parents maintenant, j’ai appris à voir à travers leurs yeux », confie-t-il. 

Salutaire dans le cadre familial, la communication non violente est aussi un outil appréciable au sein d’autres collectivités. Nathalie Achard, médiatrice en voie de certification auprès du Center for NonViolence Communication, travaille auprès de militants voulant apprendre à faire passer leurs messages de manière non violente. « Prenons l’exemple d’un militant anti-OGM, propose-t-elle. Au lieu de dire : “Vous êtes fous de manger ça !”, il préférera préciser les raisons de son engagement et dire : “Si je milite, c’est parce que c’est important de contribuer au bien-être des gens qui m’entourent.” » En exprimant son besoin avant d’exprimer un reproche, « son message passe beaucoup mieux ». 

Des entreprises comme L’Oréal, Citroën ou Ikea font appel, de manière ponctuelle, à des formateurs. Depuis qu’elle pratique la CNV, Catherine supporte davantage les violences quotidiennes du salariat, à commencer par le management de son supérieur hiérarchique. « Il ne me laisse jamais m’exprimer plus de deux minutes, confie-t-elle, ne manquant pas de préciser qu’un “Ta gueule !” a déjà failli lui échapper à plusieurs reprises. Récemment, elle a réussi à se faire entendre, grâce à la méthode de Rosenberg conçue en quatre étapes : observer sans jugement la situation vécue comme violente, formuler le sentiment ressenti face à cette dernière, puis exprimer son besoin profond. Cela peut être, par exemple, un besoin de sécurité, de repos, d’amour. Vient enfin la dernière étape : formuler une action concrète, réalisable et satisfaisante pour toutes les parties. « Il s’agit de sortir du schéma binaire de domination-soumission et d’être réellement dans le dialogue, et non dans la volonté d’obtenir quelque chose coûte que coûte », explique Mathilde Azzouz, 37 ans, formatrice certifiée. Au lieu de reprocher oralement à son patron de ne pas la laisser parler, de manifester sa colère, Catherine lui a fait part de son besoin d’être écoutée. « Pour la première fois, il m’a ouvert la porte de son bureau, assure-t-elle. Une révélation ! »

Pour leur enseigner l’écoute, Fanny demande régulièrement à un participant de reformuler ce qu’un camarade vient d’exprimer. Cette technique permet d’encourager une véritable attention, et de faire en sorte que le locuteur se sente écouté et compris. « La priorité de Marshall et de sa méthode, c’est de créer et de nourrir un lien entre les gens », rappelle Fanny. Au-delà de sa dimension de développement personnel, ce processus de communication vise un vrai changement sociétal. 

Après dix ans de pratique, Pascal confie avoir toujours du mal à recourir à la communication non violente en dehors de chez Fanny. « Ici, c’est une sorte de cocon qui nous protège de toutes les violences quotidiennes de l’extérieur », appuie Florence, une autre participante. 

Quatre heures se sont écoulées. La séance se clôture. Fanny interroge chacun une dernière fois sur son état d’être. Les qualificatifs affluent : « Compris », « rejointe », « plus légère », « protégé », « soulagé », « reconnaissante »… « Yes ! Que c’est doux d’être des êtres humains, » conclut Fanny, avec sa bonne humeur, décidément inébranlable. 

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