Parlons psy

De l'inertie climatique

À propos des files d’attente liées au rationnement alimentaire durant la Seconde Guerre mondiale, la philosophe Simone Weil notait : « Les gens qui restaient debout, immobiles, de une à huit heures du matin pour avoir un œuf, l’auraient très difficilement fait pour sauver une vie humaine », et regrettait que les humains soient beaucoup plus animés par des « motifs bas » que par des « motifs élevés ». Même interrogation de nos jours : pourquoi mettons-nous beaucoup plus d’énergie à faire les soldes ou à consulter les réseaux sociaux qu’à sauver la planète ? 

Les réflexions politiques ou philosophiques abondent pour expliquer notre « inertie climatique ». Évidemment, la psychologie n’est pas en reste. Nous sommes dotés d’un cerveau mal équipé pour prendre la mesure de menaces complexes, lointaines et abstraites, comme l’est le changement climatique ; cet organe est plus compétent face aux enjeux simples, proches et concrets : boucler nos fins de mois, ne pas nous faire écraser au passage clouté. Il est plus sensible aux récits et aux émotions qu’aux chiffres et aux informations : pour alerter les esprits sur la question des réfugiés, les images de corps noyés secouent plus fort que les statistiques des morts en mer. Mais il reste ensuite, même si on a bien pris conscience du risque, à agir pour le repousser. Or, c’est davantage la peur qui fait agir que l’anxiété : la peur, c’est-à-dire la réaction face à un danger concret, immédiat, alors que l’anxiété ne pousse qu’à ruminer et à s’inquiéter, puis à s’efforcer d’oublier ; pas à se mobiliser et à agir concrètement. Dernier point : nous sommes une espèce mimétique, et préférons toujours (pour la plupart d’entre nous, la « majorité silencieuse ») suivre un mouvement collectif déjà initié, plutôt qu’être seul ou premier à nous lancer. Tant que notre voisin continue de rouler au diesel, de prendre l’avion et de ne pas faire de tri sélectif, les risques sont grands que nous fassions de même : « Je veux bien me priver, mais pas le premier »…

Mais cette difficulté à changer les attitudes n’est peut-être que l’échec d’une génération, celle des baby-boomers ? Peut-être alors que les solutions viendront des plus jeunes ? Être jeune, c’est avoir plus d’avenir que de passé : et c’est bien dans l’avenir que ça va chauffer… J’ignore si les jeunes qui se mobilisent aujourd’hui pour le climat sont représentatifs de toute leur génération. Mais ils semblent avoir compris un certain nombre des obstacles décrits plus haut : ils savent jouer avec les images et raconter des histoires plutôt que brandir des chiffres, comme le montre leur usage des vidéos sur les réseaux sociaux. Ils savent que ce qui importe, c’est d’être des « influenceurs » motivants pour leurs semblables, plutôt que de froids experts. Ils savent que, plutôt qu’accumuler des menaces, il faut inventer des récits d’avenir mobilisateurs : « Il était une fois une humanité et une planète… »

Ils savent enfin qu’ils vont devoir réorienter l’énergie mise dans le consumérisme (travailler et consommer) vers des idéaux plus intelligents (partager et savourer). Retour à Simone Weil : « Queues alimentaires. Une même action est plus facile si le mobile est bas que s’il est élevé. Les mobiles bas enferment plus d’énergie que les mobiles élevés. Problème : comment transférer aux mobiles élevés l’énergie dévolue aux mobiles bas ? » Problème aujourd’hui capital. Réponses bienvenues. Et urgentes… 

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