Récit

Dans le château

Il y a une certaine lassitude à s’intéresser aux nouvelles. Le matin de bonne heure, tandis que le café est encore en train de passer, la radio, c’est trop. Alors nous écoutons de la musique, des podcasts ou bien des livres audio. Parfois, nous lisons les gros titres dans le train ou le bus qui nous conduit au travail, ce qui ne fait qu’accroître la nausée du voyage. Malgré tout, nous persistons, même si rien n’est sûr, si rien n’est clair. C’est l’ère du soupçon, des accusations et de la peur. Nous soupçonnons nos amis et notre famille. Il y a des divisions, des Noëls agités, des anniversaires oubliés, des disputes tard la nuit au pub. 

Nous en voulons aux personnes âgées. Nous en voulons au Daily Mail. Nous en voulons au Nord et nous en voulons au Sud. Nous en voulons aux riches et nous en voulons aux pauvres. Nous sommes perdus. Nous sommes las. Nous inscrivons les dates des marches contre le Brexit dans nos agendas sans trop savoir qui les organise, si ce sont des gens bien ou pas, et pour finir, nous ne nous y rendons pas. Nous nous faisons du souci au sujet des passeports pour animaux de compagnie. Nous nous faisons du souci au sujet du fromage. Nous nous faisons du souci au sujet de nos vacances. Nous nous faisons du souci au sujet de notre santé. Nous nous faisons du souci au sujet de nos amis allemands que nous aimons avoir près de nous. Nous nous faisons du souci au sujet du racisme. Nous tentons d’expliquer les uns aux autres, tu vois, c’est ça que ça veut dire, c’est comme ça, tu comprends, maintenant ? Non, nous ne comprenons pas. Nous avons envie d’un autre vote. Nous avons envie d’un nouveau Premier ministre. Nous avons envie d’un soulèvement. Nous avons envie de remonter le temps tel un fil de pêche pour faire une autre tentative. Nous avons envie d’être meilleurs, de travailler plus dur, de ne pas commettre de nouveau les mêmes erreurs. Nous avons envie de bonnes vacances à la mer. Nous avons envie d’aider les migrants. Nous avons envie de fromage avec des crackers.

Cette semaine, j’assistais à un festival littéraire à Gand tandis que je réfléchissais à cet article. C’est un festival consacré aux nouvelles, et j’y suis la seule écrivaine non belge. Ici, tout le monde parle un anglais impeccable, mais aussi parfaitement français, et ma mère et moi, gênées, passons notre temps à nous excuser de notre insupportable incapacité à maîtriser une langue étrangère. Pendant les interventions, je m’installe au premier rang pour écouter les autres lire leur travail dans une langue que je ne comprends pas. Il y a quelque chose d’apaisant dans le fait de ne pas comprendre et de laisser les mots me submerger. Je saisis certaines expressions, quelques termes, mais le sens général m’échappe. Dans les cafés et restaurants, nous demandons : parlez-vous anglais ? L’anglais est la langue où nous nous cachons, une grotte avec une seule entrée et pas de sortie. Certains d’entre nous sont nés dans cette grotte, et nous avons bien trop peur pour la quitter. L’anglais est une langue composée de murs et d’arrogance, et pourtant ici, tout est paisible. C’est un château avec le pont-levis hissé au sommet d’une colline, nous y sommes réfugiés et nous n’en sortirons pas.

Tous les gens de notre entourage ont voté pour rester dans l’UE. Il y a bien des rumeurs disant que des amis d’amis ont voté pour la quitter, ou bien des membres de notre famille qui n’admettront pas avoir fait ça le jour J. Il est impossible de se comprendre. Nous parlons la même langue mais parfois, des mots se perdent à la traduction. Nous vivons dans une ville au bord de la rivière où de nombreuses maisons ont encore leur affiche en faveur de l’UE aux fenêtres de leur salon : « PAS EN MON NOM. LA FORCE VIENT DE L’UNION ». Nous imaginons les brexiters avoir dans leurs pubs les mêmes conversations, mais inversées, et discuter avec tout autant de certitude. Nous avons envie de descendre dans la rue pour que tout le monde sache que ce n’est pas notre choix, que ce n’est pas notre faute. Sauf que nous étions là. Nous étions barricadés comme tout le monde, nous nous faisions du souci, nous avions bâti un mur d’Anglais avec nos corps. Nous vivons dans des bulles d’incompréhension. Nous inscrivons nos noms avant ceux de tous les autres. Nous inscrivons notre nom avant celui de tous les autres.

J’ignore comment détruire le château, même si je pense que nous devrions peut-être le faire. Voici des pics à glace et des marteaux, voici suffisamment d’eau et de nourriture pour tenir le temps qu’il faudra. Nous sommes à l’intérieur du château, alors il faut creuser un tunnel pour en sortir, même si nous ne savons pas dans quelle direction. Nous nous arrêtons pour nous reposer et parfois pour dormir, mais jamais très longtemps. Il y a certaines choses que nous ne disons pas dans cette langue qui est la nôtre : nous ne disons pas que nous nous sommes trompés. Nous mangeons un peu mais gardons des provisions au cas où ça prendrait plus de temps que nous ne le pensons. Parfois, nous croyons voir de la lumière ou entendre le bruit de la mer à travers les murs, malgré tout il faut continuer. Nous découvrons notre nom, celui de nos parents et de leurs propres parents gravés dans le mortier, ainsi que la trace de leurs mains dans le béton. Au départ, quelqu’un creuse un trou de la taille d’un œil, puis d’une main, puis d’un bras, puis d’un corps tout entier. C’est comme ça que ça se passe. 

 

Traduit de l’anglais par LAETITIA DEVAUX

Illustration Stéphane Trapier

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire
La voix du poèteCourageLouis Chevaillier
Le mot de...[Exit]Robert Solé