Reportage

Une botte dans le passé, l’autre dans l’avenir

Quentin Delachapelle

NOIRLIEU, MARNE. Une rivière bordée d’arbres et de bandes enherbées embrasse la partie basse du champ, formant une barrière protectrice. En amont, la route départementale prend le relais jusqu’à la maison parentale, qui termine de fermer la boucle. Dans cet écrin, une terre d’un beau brun patiente jusqu’à la prochaine semence. Au printemps, des plantes aromatiques comme l’anis, le thym et la camomille viendront y prendre racine. « C’est pour en faire des tisanes. » Quentin Delachapelle est venu rendre visite à son champ. Il y a deux ans, ce jeune paysan de la Marne a entamé une conversion en agriculture biologique sur une trentaine d’hectares. Pour la première fois cette année, il devrait obtenir le label bio. « 600 molécules de pesticides vont être testées sur ces plantes, explique-t-il. Si l’une d’entre elles ressort positive, c’est toute la récolte qui sera déclassée. » 

Le reste de son exploitation, cinq fois et demie plus grande que son terrain d’expérimentation, relève, lui, de l’agriculture conventionnelle. Une botte dans le passé, l’autre dans l’avenir, le quadragénaire se sent parfois schizophrène. Mais il a depuis longtemps accepté que « l’agriculture, c’est une histoire de compromis ». 

Lorsqu’il reprend les commandes de la ferme familiale il y a dix ans, Quentin hérite des pratiques de son père, reposant sur l’usage de pesticides et la monoculture. L’année de son installation, il débourse des centaines d’euros en désherbants pour débarrasser ses parcelles des mauvaises herbes et des graminées tenaces, sans réellement y parvenir. Il prend alors conscience qu’un système touche à sa fin : l’ère du « tout-phyto ».

Avec le temps, le céréalier voit ses intuitions se confirmer. « Aujourd’hui, les matières actives ultra-efficaces à leur sortie deviennent obsolètes en seulement trois ans. L’offre des firmes phytosanitaires n’est même plus adaptée à nos problèmes. » Il est persuadé que le glyphosate n’échappera pas à la règle. À force de l’utiliser à grande échelle, « il va finir par nous mener dans les mêmes impasses. C’est une question de temps », garantit l’agriculteur. Dans la région du Gard, des viticulteurs font déjà l’expérience d’adventices (ou « mauvaises herbes ») résistant à la fameuse substance active. Voilà pourquoi, pour Quentin, l’avenir est dans l’agronomie. 

Pour entamer sa transition, le paysan s’applique d’abord à réduire sa consommation de produits phytosanitaires. En trois ans, il obtient une baisse de 50 %, atteignant ainsi l’objectif fixé par le plan Écophyto piloté par le ministère de l’Agriculture. Son indice de fréquence de traitement (IFT) passe à 1,5, quand la moyenne régionale s’élève à 6. Alors que la plupart des agriculteurs utilisent le glyphosate de manière systématique, Quentin n’y a recours que pour traiter des maladies ou des invasions particulières. Il se souvient l’avoir utilisé dans deux contextes différents : après récolte, sur des parcelles infestées de vivaces très difficiles à déloger et qui, une fois implantées, reviennent chaque année. Ou après un hiver humide, quand le travail du sol est délicat. Mais peu à peu, il finit par s’en affranchir. 

« L’interdiction du glyphosate est plus ou moins facile à intégrer suivant les sols et les pratiques culturales que l’on met en œuvre », concède l’agriculteur, qui, dans la perspective de rompre avec les pesticides, a fait le choix du labour. 

 

« À écouter les débats, il faudrait une agriculture sans labour, sans phyto et sans animaux ! » s’exclame Quentin. Il faut pourtant faire un choix. Des compromis, insiste-t-il. Lui a opté pour le labour, une pratique critiquée en raison de son impact sur la biodiversité des sols, mais qui peut s’avérer efficace contre les vivaces. « En labourant à 15 ou 20 cm de profondeur, on enfouit le stock de semences dans le fond, où il n’a pas la capacité de germer. Et en ne labourant pas les années suivantes, on arrive à s’en débarrasser. » Une question d’adaptation, donc. Quentin regrette que « le débat se concentre autour de deux extrêmes : ceux qui labourent deux fois dans l’année la même parcelle et ceux qui utilisent le semis direct », une méthode consistant à semer sans labourer. « Entre les deux, poursuit-il, il existe des tas de voies. » En fonction des types de sol, Quentin laboure certaines de ses parcelles une fois tous les deux ans, d’autres quasi jamais. Il a la chance de posséder des terres plus ou moins homogènes, sans trop d’argile, donc résilientes et faciles à travailler. « C’est très injuste pour certains, reconnaît-il, car on ne choisit pas nos parcelles. »

Pour diminuer les pesticides, une autre stratégie consiste à complexifier son système en abandonnant la monoculture. Lorsqu’une plante pousse tous les ans sur un même sol, le même type de mauvaises herbes a tendance à revenir systématiquement. Il faut alors casser le cycle. 

« Maintenant le maïs revient tous les cinq ou six ans, raconte Quentin. Et si des adventices apparaissent, c’est en quantité bien plus faible. On peut alors traiter avec du binage. »

C’est finalement en 2017 que Quentin se décide à entamer sa transition en agriculture biologique. Il trouve le courage de le faire en participant à des groupes d’échange entre agriculteurs, réunis en CIVAM (centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural). Ensemble, ils testent les pratiques, mutualisent leurs connaissances, achètent du matériel en commun pour diluer la prise de risque. Ils sont une vingtaine, répartis sur sept exploitations, à introduire des plantes aromatiques bio au sein de leurs cultures cette année-là. « La principale difficulté quand on passe en bio, résume Quentin, c’est de sortir d’une zone de confort, d’un itinéraire que l’on maîtrise, que l’on a mis des années à mettre en place. Le fait d’être en groupe nous aide à passer le cap. »

Ce soutien moral et économique que s’apportent entre eux les agriculteurs comble un vide laissé par l’État. « On nous verse des primes à l’hectare sans prendre en compte la production, tempête l’agriculteur. Que j’utilise des phytos ou pas, ça ne change rien. » Depuis 1962, l’Union européenne, via la PAC, accorde aux agriculteurs des subventions en fonction de la surface de leur exploitation. Il souhaiterait que ce système change, que les aides soient indexées sur l’impact environnemental et social des pratiques agricoles choisies, et ce sur toute la période de transition – « c’est l’histoire de trois ou quatre ans, pour rassurer et sécuriser la prise de risque ». Et reconnaître aussi l’effort fourni par un agriculteur qui pourrait tout perdre.

 

En développant la culture des plantes aromatiques et médicinales, Quentin mise sur une filière en plein essor. Quittera-t-il pour autant l’agriculture conventionnelle pour se consacrer entièrement à l’agriculture biologique ? « Je ne peux pas dans les conditions logistiques actuelles », regrette-t-il. Les infrastructures de stockage de la région étant calquées sur le système conventionnel, le premier silo en bio se situe à une heure de tracteur. « C’est pour cette raison que les agriculteurs qui font du bio en grande culture ont leurs propres installations. » Un investissement que Quentin, qui continue de rembourser son emprunt, ne peut se permettre aujourd’hui. L’engrais, aussi, lui pose problème. Pour la plupart de ses champs, il a recours au compost issu de l’unité de méthanisation installée à Noirlieu même, mais celle-ci n’est pas homologuée pour l’agriculture biologique. Pour sa trentaine d’hectares, il importe un engrais bio qui ne vient pas de la région, dont la traçabilité est « discutable » et le prix relativement élevé. En importer davantage représenterait un coût financier non négligeable et un non-sens écologique. Une solution consisterait à commencer un élevage pour utiliser le fumier de ses bêtes, mais ses champs étant répartis sur trois communes, la rotation des troupeaux pour la pâture s’avérerait compliquée en termes logistiques.

Malgré les difficultés et l’avenir incertain, Quentin s’accroche à ses convictions écologiques, celles qui l’ont poussé à devenir agriculteur. Et à une histoire, qu’un paysan du coin lui a un jour racontée. « Son grand-père, qui était ouvrier agricole dans les années 1960, allait épandre de l’engrais chimique la nuit. C’était une consigne de son patron qui avait peur que les voisins le prennent pour un fou. L’industrialisation, personne n’y croyait dans la région. Et finalement, tout le monde a fini par faire de la chimie. » Comment savoir si ce schéma pourra s’inverser et si les précurseurs parviendront à convaincre l’ensemble de leurs confrères ? « Je continue à croire qu’il faut le faire… On n’a pas le choix », conclut l’agriculteur. 

Depuis qu’il a passé ses parcelles en bio, dans les bandes enherbées, les orchidées et les pollinisateurs ont refait leur apparition. Et le moral, aussi. Dans les réunions de son CIVAM, on ne voit plus « des gars qui dépriment autour de la table ». Alors quitte à choisir, pour le moment, un zeste de schizophrénie lui convient bien. 

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