La valse des poisons

par Catherine Meurisse
par Catherine Meurisse

Des milliers de soldats français des 45e et 87e divisions tombent d’un coup, le visage convulsé. À Ypres (Belgique), le 22 avril 1915, l’armée allemande invente la guerre chimique. La guerre des gaz. 6 000 cylindres en acier, contenant 150 tonnes de chlore, ont été ouverts sur 7 kilomètres de front. Qui a imaginé l’horreur ? Fritz Haber, qui obtiendra – pour autre chose – un prix Nobel de chimie. Il travaille pour BASF – toujours vaillante en 2019 –, mais en étroite collaboration avec Bayer, ce géant qui vient d’absorber Monsanto, le plus grand utilisateur de glyphosate au monde. L’histoire de l’industrie chimique, dont l’agrochimie n’est jamais qu’un élément, se confond avec le crime.

C’est dans le labo du même Haber, Juif allemand passionnément nationaliste, que l’on synthétisera le Zyklon en 1917, dont on a oublié qu’il était d’abord un pesticide, surpuissant contre les poux. Haber ne porte aucune responsabilité dans l’horreur à venir, mais Bayer, si. En 1925, le groupe, déjà puissant, entre dans le cartel bien connu IG Farben, qui fusionnera pratiquement avec l’appareil de pouvoir nazi. Ses chercheurs inventeront des gaz appelés à de vastes usages, comme le sarin. Surtout, ses équipes installeront dans la plaine polonaise l’infernale usine Buna-Monowitz où des milliers d’esclaves tirés de la géhenne toute proche d’Auschwitz trimeront sous le fouet. Dont un certain Primo Levi.

Le résultat ? Fritz ter Meer, le chimiste responsable de la supervision des travaux, est condamné après la chute de ses idoles à sept ans de prison, dont il ne fera qu’une partie. En 1951, on le retrouve au conseil d’administration de Bayer, dont il deviendra le président du conseil de surveillance. Car les affaires ont repris, qui n’avaient jamais cessé. Parallèlement – c’est bien le mot qui convient –, Monsanto aura constamment défendu des pratiques inouïes. Faut-il parler de la petite ville américaine d’Anniston, progressivement désertée par ses habitants malades ? Monsanto y a produit entre 1929 et 1971 des centaines de milliers de tonnes de PCB, l’un des pires poisons qui soient. On sait aujourd’hui que Monsanto connaissait la vérité au moins depuis les années 1960.

Faut-il parler de l’agent orange fourni à l’aviation américaine pour détruire la forêt tropicale vietnamienne ? Et des millions de malades actuels dans l’ancienne Indochine française ? De l’affaire de l’hormone de croissance bovine ? Enfin, du Roundup, produit phare de Monsanto, contenant le fameux glyphosate, mais encore bien plus toxique que ce seul principe actif ?

Tentons pour une fois de ne pas nous tromper de cible. Le glyphosate est sans conteste l’arbre qui cache une forêt de molécules problématiques. En France, l’histoire des pesticides est paradoxale. Car il ne fait aucun doute qu’au point de départ – prenons comme année zéro 1945 –, les pesticides de synthèse sont apparus comme des miracles. Les agronomes, ne l’oublions pas, n’étaient pas parvenus à contenir des ravageurs des récoltes de pommes de terre comme les doryphores.

Le DDT, lui-même, a sauvé in extremis Primo Levi déjà cité, à peine libéré des camps nazis, et qui se mourait d’un typhus propagé par les puces de rat. Cet état d’euphorie, malgré quelques alertes, dure jusqu’en 1962, au moment où la biologiste américaine Rachel Carson publie un livre étincelant, Silent Spring (Printemps silencieux). Pour la première fois, l’essentiel est écrit : les pesticides sont un poison global, planétaire. Monsanto se lance dans une immonde campagne de presse contre la scientifique. Il est plaisant de constater chez nous, compte tenu des attaques actuelles de l’industrie, que la préface de l’édition française de Printemps silencieux est signée Roger Heim, à l’époque président de l’Académie des sciences, excusez du peu. Il écrit : « Qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leurs imprudences ? » Depuis cette date, le mensonge, la désinformation, la fabrication du doute et la manipulation dominent l’activité de l’agrochimie. On ne peut plus parler vrai, car cela conduirait à l’abandon d’activités qui ont échappé à tout contrôle humain. Et pour en revenir au glyphosate, le dossier est limpide pour qui sait se plonger dans une histoire profuse, faite de milliers de pages rédigées dans une langue que personne ne parle. Heureusement vinrent les « Monsanto Papers ». La justice américaine a en effet exigé et obtenu en mars 2017 que Monsanto rende publics des documents internes à l’entreprise. Où l’on voit apparaître le pire. Des opérations ciblées contre des scientifiques non corrompus. La rédaction d’articles par les équipes de Monsanto, signés ensuite par des scientifiques dûment rétribués. Des manœuvres très organisées pour défendre le glyphosate et le Roundup, alors même que Monsanto sait depuis le début des années 1980 que le glyphosate pose de graves questions de santé publique.

Mais allons au-delà. L’industrie agrochimique est habituée comme aucune autre à abandonner un à un ses produits dangereux. Elle le sait et le planifie, ce qui ne l’empêche nullement de mener des campagnes d’arrière-garde pour gagner de précieuses années. Voyez plutôt le cas extraordinaire des néonicotinoïdes – le Gaucho de Bayer, le Cruiser de Syngenta, le Proteus, le Bambi, le Poncho –, ces tueurs d’abeilles dénoncés dès… 1994. Malgré d’innombrables protestations et des études de scientifiques reconnus, il aura fallu attendre le 1er septembre 2018 pour que cette classe de produits soit interdite en France.

Une génération d’opposants se sera épuisée en vain, car les milliards d’abeilles et les milliers de ruchers ont bel et bien disparu entre-temps. Surtout, les pesticides de substitution paraissent hélas, selon les toutes dernières études, menacer directement… les bourdons. 

Et que dire de la contamination des sols agricoles dans les Antilles françaises ? Le chlordécone, interdit aux États-Unis dès 1976 pour cause de scandale sanitaire, réapparaît dans les années 1980 en Guadeloupe. À la suite de dérogations signées par quatre ministres de l’Agriculture successifs, il sera épandu jusqu’en 1993, provoquant une catastrophe réelle qui fait de la Martinique le « champion » du monde du nombre de cancers de la prostate.

Ces derniers jours, Emmanuel Macron, sans aucun doute conseillé, s’est cru autorisé à nier le caractère cancérogène du chlordécone, avant de piteusement se rétracter devant l’évidence des études scientifiques. Ainsi va le monde des pesticides, qui défie souvent l’entendement et meurtrit toute conscience démocratique. N’avez-vous jamais entendu parler des SDHI ?

Ces pesticides – des fongicides – sont utilisés sur l’essentiel des surfaces en céréales de France, sur les golfs, mais aussi pour conserver pommes de terre et tomates. En avril 2018, des scientifiques impeccables – Inra, Inserm, CNRS, Université – lancent un appel au secours. Leur travail sur une enzyme humaine – la SDH – dont le mauvais fonctionnement conduit à de terribles maladies jusque chez les enfants les a menés À découvrir que les SDHI agricoles bloquent justement cette enzyme vitale chez les champignons. Que l’on retrouve chez la plupart des êtres vivants, humains compris. Et si ? Et si les SDHI avaient aussi un rôle délétère chez l’homme ? Un indice les inquiète : les SDHI agricoles bloquent bel et bien, en labo, le fonctionnement des cellules humaines.

Depuis, rien ou si peu. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), censée tous nous protéger, a rendu un avis assurant qu’aucune alerte n’était nécessaire. Les chercheurs, Pierre Rustin en tête, ont bien envoyé une réponse circonstanciée, diplomatique certes, mais sans appel. Que pèsent-ils ?

Sommes-nous à l’abri ? Interdire un pesticide aussi clairement dangereux que le glyphosate semble impossible aux plus hautes autorités de l’État. Certains ont fait le choix d’ouvrir une boîte de Pandore que personne ne songe seulement à refermer. Des milliers de molécules diverses, qui n’avaient encore jamais existé sur Terre, ont bel et bien été relâchées. Les responsables sont parmi nous. 

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