La fin d’une omerta dans le monde agricole

« Denis, vous avez un cancer. » En entendant le diagnostic du médecin, un jour de décembre 2008, Denis Bibeyran a demandé du tac au tac : « Est-ce que c’est lié aux produits de la vigne ? » Quelques mois avant de mourir, ce viticulteur de Listrac, dans le Médoc, posait la question la plus complexe et la plus fondamentale de ces dernières décennies pour la santé de ceux qui travaillent la terre. Pour sa sœur Marie-Lys Bibeyran, ce n’est plus une question. Elle aussi ouvrière agricole, elle cherche depuis 2009 à faire valoir devant les tribunaux sa certitude, son intime conviction : Denis a été tué par les pesticides qu’il a manipulés toute sa vie. Pour le prouver, il lui fallait d’abord briser l’« omerta ».

Alors ouvrière dans l’agriculture conventionnelle, elle demandait souvent à son supérieur pourquoi on ne faisait pas en sorte que le tracteur épande les produits dans une autre parcelle que celle où elle travaillait avec ses collègues. Mais toujours, on esquivait la question. Malgré le décès de son frère, il aurait fallu qu’elle continue de se taire, dans ce petit milieu du Médoc où l’ouvrier agricole « doit se sentir redevable de la maison dans laquelle il travaille ». Marie-Lys est sortie du rang. Dans les tribunaux, dans les journaux, sur les réseaux sociaux, elle crie sa vérité.

De l’autre côté de la Gironde, le 5 mai 2014, un événement inhabituel se déroule à Villeneuve-de-Blaye. Vingt-trois écoliers sont pris de malaise et hospitalisés. Localement, la rumeur accuse l’épandage d’un produit phytosanitaire dans l’exploitation agricole voisine. Mais on ne parle pas, ou on témoigne de dos pour les caméras du journal télévisé. C’est qu’à Villeneuve, tout le monde vit de la vigne. Il faudra attendre l’émission de Cash Investigation de février 2016 pour briser les tabous : les journalistes ont obtenu un document interne de l’agence régionale de santé (ARS) selon lequel la pulvérisation est à l’origine de l’intoxication des enfants.

C’est pour en finir avec ce mal silencieux que Paul François, céréalier charentais, a décidé d’écrire son histoire. Il a, lui aussi, une intime conviction : celle d’avoir été intoxiqué au Lasso, un herbicide de la firme Monsanto. Un jour de 2004, il ouvre une cuve sans savoir qu’une grande quantité du produit y est stockée. Il fait un malaise foudroyant et en garde des séquelles neurologiques jusqu’à aujourd’hui. « Quand j’ai écrit mon livre Un paysan contre Monsanto, c’était vraiment pour en finir avec l’omerta. J’évalue à plusieurs milliers le nombre de professionnels intoxiqués par les produits phytosanitaires », explique-t-il. L’association qu’il a créée, Phyto-Victimes, recueille chaque semaine le témoignage d’agriculteurs, « mais aussi, plus récemment, de beaucoup de travailleurs des espaces verts dans les villes ». 

Pour ce paysan, le nombre officiel de victimes est sous-évalué, car il se limite aux maux reconnus comme maladies professionnelles par la Mutualité sociale agricole (MSA), comme la maladie de Parkinson depuis 2013 et le lymphome non hodgkinien depuis 2015. Le cancer primitif du foie apparaît aussi au tableau. Mais pas celui des voies biliaires, dont est mort Denis Bibeyran.

Si le silence est de mise depuis longtemps dans les campagnes, c’est que la preuve scientifique est très difficile à apporter. Une étude de l’Inserm en 2013, la plus complète sur le sujet, conclut à « une forte présomption de causalité entre certains cancers et l’exposition aux produits phytopharmaceutiques pour les professionnels ». Le Pr Robert Barouki, qui l’a dirigée, tout à la fois médecin, biochimiste et toxicologue, témoigne de la difficulté de prouver les liens entre un produit et une maladie : « Les agriculteurs sont exposés à plusieurs composés tout au long de leur carrière. Et puis on ne dispose souvent pas de dosage pour affirmer : ce monsieur a été contaminé à tel niveau. Et enfin, souvent, les effets n’apparaissent que beaucoup plus tard. » Paul François détaille : « Dans l’écrasante majorité des cas, les victimes ont été exposées sur vingt, trente ans à cinq cents ou mille molécules ! Faire le lien entre un produit et une pathologie est déjà compliqué. Donc quand on ne sait pas quelle molécule étudier, je vous laisse imaginer. »

Au fil du temps, pourtant, les rapports et enquêtes officielles s’enchaînent, avec des constats tous alarmants pour le million de travailleurs qui s’activent dans les champs en France. « On ne pourra probablement jamais être sûr à 100 % que tel produit a tel effet avéré. Il faut assumer la difficulté de faire la démonstration et appliquer le principe de précaution », explique le Pr Barouki.

Au principe de précaution, Christian Durlin, vice-président de la FNSEA, syndicat professionnel majoritaire chez les agriculteurs, préfère le principe de réalité. « Il est impossible que l’agriculture se passe des produits phytosanitaires aujourd’hui. Ils ont permis d’assurer la qualité et la quantité de nos récoltes pendant les dernières décennies », explique-t-il, avant d’observer que ces produits chimiques ne sont « pas neutres ». La FNSEA, le syndicat Jeunes Agriculteurs, mais aussi la MSA appellent les travailleurs de l’agriculture à se protéger. Christian Durlin préconise de ne pas mettre « le visage, le corps, les yeux, la peau en contact avec les produits ». Avec une dernière recommandation : « On les met hors de portée des enfants, comme les produits ménagers – sauf que les produits phyto sont plus concentrés encore. »

Le vice-président de la FNSEA dit vouloir débattre « de façon constructive ». « Nous disons : faut-il supprimer les moteurs des voitures en raison de la pollution atmosphérique ? Faut-il supprimer les téléphones portables ? Si nous ne sommes pas capables de produire suffisamment, nous devrons importer des produits de l’étranger qui arriveront avec leur cahier des charges – importer des produits que nous, nous ne voudrons plus produire. »

Le ton a changé, les langues se délient. L’omerta décrite par Marie-Lys Bibeyran craquelle. Un rapport parlementaire très fouillé d’avril 2018 évoque clairement les risques pour les enfants d’agriculteurs. La crainte pour la santé des proches aboutit à des changements de mentalité. Marie-Lys Bibeyran, avec son collectif « Info Médoc Pesticides », a convaincu le propriétaire du château Liouner dans le Médoc de signer une charte : il s’engage à ne plus pulvériser de pesticides aux horaires pendant lesquels les enfants se trouvent à l’école, à proximité de ses parcelles.

Mais Marie-Lys n’a pas pu prouver que le cancer de son frère était lié aux « produits de la vigne ». La Cour de cassation a rejeté son pourvoi en novembre dernier. Paul François, lui, est toujours en procès contre Monsanto. Mais il dit avoir déjà remporté sa « victoire » personnelle : celle d’avoir converti son exploitation en bio.  

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