La voix du poète

Les Membres et l’Estomac

Jean de La Fontaine (1621-1695)

     Je devais par la royauté
     Avoir commencé mon ouvrage.
     À la voir d’un certain côté,
     Messer Gaster* en est l’image.
S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent.
De travailler pour lui les Membres se lassant,
Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,
Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.
Il faudrait, disaient-ils, sans nous, qu’il vécût d’air.
Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme,
Et pour qui ? Pour lui seul : nous n’en profitons pas.
Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.
Chômons : c’est un métier qu’il veut nous faire apprendre.
Ainsi dit, ainsi fait. Les Mains cessent de prendre,
     Les Bras d’agir, les Jambes de marcher.
Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;
Chaque Membre en souffrit : les forces se perdirent ;
     Par ce moyen, les Mutins virent
Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,
À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.
Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale :
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour elle, et réciproquement
     Tout tire d’elle l’aliment.
Elle fait subsister l’Artisan de ses peines,
Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,
Maintient le Laboureur, donne paye au Soldat,
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines ;
     Entretient seule tout l’État.
[…]


* L’estomac.

Fables, III, ii, 1668

 

Au Ve siècle avant J.-C., lassé par la guerre et les impôts, la plèbe de Rome fait sécession d’avec les patriciens. Avant que Menenius Agrippa ne leur raconte cet apologue, transformé par La Fontaine en éloge de la monarchie. À Rome, la réconciliation passera par la création de tribuns de la plèbe, intermédiaires entre le peuple et le Sénat. 

[…]
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