Zakouski

Peuple et « populace »

Qui peut parler au nom du peuple ou, plutôt, le peuple peut-il parler en son propre nom, et, si c’est le cas, à travers quelles voix et voies ? Qui sont ses porte-parole légitimes, si ce ne sont plus les élus de la Nation, à commencer par le premier des élus, au sommet de l’État ? Le mouvement des Gilets jaunes ne soulève pas seulement une partie – somme toute modeste – de la population française. Il soulève toutes ces questions autour des notions de représentation, de légitimité et, partant, de démocratie dans ses formes les plus directes, à l’heure où la révolution numérique et les mobilisations qui réunissent des individus via les réseaux sociaux supplantent les anciens mots d’ordre politiques et syndicaux. 

Complexité supplémentaire : comment écouter, prendre en compte et « traiter » la parole si diverse des Gilets jaunes, quand eux-mêmes ne se reconnaissent pas de véritables porte-parole et encore moins de chefs ? La démocratie, quel numéro de téléphone ? pourrait-on demander en détournant le trait féroce jadis lancé par Henry Kissinger à propos de l’Europe. Quels sont les « bons » interlocuteurs ? Quels sont les nouveaux dispositifs institutionnels susceptibles de nous faire sortir de l’impasse ?

Ces interrogations ont largement présidé à la réalisation de ce numéro avec des spécialistes de la démocratie participative, comme Loïc Blondiaux, ou des mouvements sociaux, comme Gérard Noiriel. Dans son dernier livre, Une histoire populaire de la France, ce dernier rappelle un épisode qui doit nous faire réfléchir au sujet du mépris souvent exprimé à l’égard des petites gens : « En 1841, dans son discours de réception à l’Académie française, Victor Hugo avait évoqué la “populace” pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. [Le journaliste Pierre] Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Ruche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience, à ce moment-là, qu’il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement le mot “misérable”, qu’il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. » 

Au moment où va s’ouvrir ce qui est annoncé comme un « grand débat national », il est urgent qu’enfin les pouvoirs publics, les élites politiques du pays, entendent ce que leur dit le peuple sans le considérer comme une vulgaire populace. Le message a-t-il été entendu ? C’est de la capacité du gouvernement à organiser cette consultation avec des hommes et des femmes de bonne volonté, et à ouvrir de réelles perspectives à la parole citoyenne, que dépendra l’issue, heureuse ou non, d’un conflit imprévu qui fait trembler la France. Et pourrait précipiter la fin d’une démocratie représentative devenue aveugle et sourde. 

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