Contrepied

Le rire de Houellebecq

Je ne me rappelle pas avoir vu Houellebecq rire, pendant l’une de ses innombrables apparitions médiatiques. Du moins, pas d’un rire franc et massif ; au mieux, il esquisse, comme s’il ne parvenait pas à le retenir, un sourire faussement naïf et sardonique. C’est précisément cette ironie, à fleur de roman, d’interview ou d’image, que la critique « sérieuse » lui a souvent reproché, en y voyant le signe (forcément condamnable !) d’une pose histrionique et narcissique. Mais l’aura de Houellebecq grandit si vite que cette caricature de l’écrivain en clown triste risque de disparaître.

Ce serait dommage, car cette image est plus proche de la vérité que celle qui tend à s’y substituer : un intellectuel ou un idéologue, égrenant à longueur de texte des thèses forcément condamnables – sur les relations entre les sexes, sur la société occidentale, sur l’islam, etc. Houellebecq n’est pas un intellectuel ; il n’argumente ni ne démontre rien ; il n’exerce aucun magistère au nom duquel il aurait à rendre des comptes à son public. Houellebecq est un écrivain – si l’on veut, un artiste ou, plus exactement, un poète. C’est pourquoi il prend soin de poser ses mots sur la page, sans fausse habileté persuasive, avec un prosaïsme et une platitude recherchés, comiquement ostentatoires, comme pour prouver à ses lecteurs qu’il ne veut pas les convaincre, mais qu’il écrit seulement, à leur intention.

Houellebecq n’est donc ni un plaisantin ni un idéologue, mais il se tient à l’intersection de ces deux sphères (celles du rire ou du sérieux), où campe la meilleure littérature de notre modernité. Hugo l’avait nommée le « grotesque » ; Balzac prétendait écrire en trempant sa plume dans deux encriers jumeaux (le rouge pour le comique, le noir pour le sérieux), mais en mêlant systématiquement les encres ; Flaubert disait avoir comme idéal littéraire « le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire, le lyrisme dans la blague » ; Baudelaire théorisait la fusion nécessaire de la « vaporisation » (l’empathie fusionnelle à l’égard du monde) et de la « centralisation » (le repli ironique sur soi). Houellebecq appartient à cette race d’écrivains.

Il n’est pas un simple satiriste, poursuivant à longueur de texte son réquisitoire contre la société contemporaine (si haïssable, il va sans dire). Il est toujours facile pour un écrivain de se moquer du monde qu’il décrit, ou de ses lecteurs. Houellebecq regarde très sérieusement le réel, rempli d’une émotion profondément authentique ; mais, en même temps, il rit de lui-même, avec un sens de l’autodérision qu’il offre aussi en partage à son public. Ou disons encore, s’il faut mettre des mots précis sur cet « effet Houellebecq » si dérangeant (j’avoue que, pour cette raison, Houellebecq est un auteur que je n’ai pas plaisir à lire), que son rire satirique est toujours gagé sur son humour. Dans un de ses poèmes en prose les plus émouvants, « À une heure du matin », Baudelaire, après une journée où il a comme toujours distillé ironiquement son mépris du monde, est réveillé en pleine nuit et s’écrie : « Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise ! » On imagine bien Houellebecq, entre deux rires tristes, interpeller dans les mêmes termes on ne sait qui. 

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