La voix du poète

Fin de parcours possible

À quoi bon s’agiter ? J’aurai vécu quand même,
Et j’aurai observé les nuages et les gens
J’ai peu participé, j’ai tout connu quand même
Surtout l’après-midi, il y a eu des moments.

La configuration des meubles de jardin
Je l’ai très bien connue, à défaut d’innocence ;
La grande distribution et les parcours urbains,
Et l’immobile ennui des séjours de vacances.

J’aurai vécu ici, en cette fin de siècle,
Et mon parcours n’a pas toujours été pénible
(Le soleil sur la peau et les brûlures de l’être) ;
Je veux me reposer dans les herbes impassibles.

Comme elles je suis vieux et très contemporain,
Le printemps me remplit d’insectes et d’illusions
J’aurai vécu comme elles, torturé et serein,
Les dernières années d’une civilisation.

La Poursuite du bonheur (1991) © Flammarion, 1997

Avant d’être romancier, Michel Houellebecq est poète. Dans ces alexandrins parus en 1991, il multiplie les paradoxes pour dire le manque. Entre agitation et immobilité, nature et béton, les détails matériels voisinent les brûlures abstraites. Le bilan individuel devient symptôme d’une crise de civilisation. 

 

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