La voix du poète

Langston Hughes
“A dream deferred” - “Un rêve différé”

L’Âne pourri, Salvador Dalí, 1928
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet© Fundacio Gala-Salvador Dalí / ADAGP, Paris 2014
L’Âne pourri, Salvador Dalí, 1928
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet© Fundacio Gala-Salvador Dalí / ADAGP, Paris 2014

What happens to a dream deferred?

Does it dry up
like a raisin in the sun?
Or fester like a sore –
And then run?
Does it stink like rotten meat?
Or crust and sugar over –
like a syrupy sweet?

Maybe it just sags
like a heavy load.

Or does it explode?

« Harlem », Montage of a dream deferred, in Selected poems of Langston Hughes, Vintage classics, 1995
© Langston Hughes, 1959

 

Qu’arrive-t-il à un rêve différé ?

Sèche-t-il
comme un raisin au soleil ?
Ou suppure-t-il comme une plaie –
Avant de couler ?
Est-ce qu’il pue comme de la viande pourrie ?
Ou bien se transforme-t-il en une croûte qui se couvre de sucre –
comme un bonbon sirupeux ?

Peut-être s’affaisse-t-il
comme un poids lourd.

Ou bien explose-t-il ?

Traduction de Frédéric Sylvanise
Extrait de Langston Hughes : poète jazz, poète blues, ENS Éditions, 2009

 

Gare aux promesses non tenues ! Les rêves de justice ne meurent pas. Ceux de Langston Hughes (1902-1967) concernent d’abord la communauté afro-américaine. Poèmes, nouvelles, pièces de théâtre, comédies musicales : autant de facettes d’une œuvre militante en quête d’une expression spécifiquement noire. En 1951, dans le recueil Montage d’un rêve différé, l’écrivain donne la parole aux habitants de Harlem. Les poèmes sont brefs, aux ruptures rythmiques multiples. Les voix argotiques se mêlent, se ­répondent, se complètent. Un air de be-bop ou de boogie-­woogie : la misère jazze ! Car la jouissance des sons s’y lie à la chronique réaliste. Quand certains rêvent d’une cuisinière, d’un téléviseur ou d’une bouteille de gin, d’autres songent aux études ou au paradis. Et les désirs individuels, pragmatiques ou spirituels, annoncent le nécessaire projet collectif. Voici que, dans le poème ­ci-dessus, les interrogations prennent le lecteur à partie. Les comparaisons, la répétition des r font du rêve une matière organique, sujette au temps comme la chair ou la nourriture, source de répugnance ou d’appétit enfantin. Un silence. Le narrateur hésite. Son idéal dégonflé est-il devenu un poids mort ? On lui répond d’un dernier vers menaçant que les o élargissent : une explosion. « Pourquoi faudrait-il que ce soit ma solitude ? / Pourquoi faudrait-il que ce soit ma chanson / Pourquoi faudrait-il que ce soit mon rêve / Qui soient différés / Si longtemps ? »  

À lire du même auteur, L’Ingénu de Harlem auxéditions La Découverte.

 

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