Portrait

L’adieu au Brésil

« C’est la faute des communistes ! » Depuis une semaine, Theresa à la grippe. Theresa est un pseudonyme car « au Brésil, dire ce que vous pensez réellement peut vous attirer des ennuis », et elle estime en avoir assez comme ça. Les communistes, donc. « C’est à cause d’eux que j’ai dû mettre mon appartement en vente. Je suis si contrariée que j’en suis tombée malade. »

Lorsque cette Brésilienne nous reçoit dans son appartement du quartier d’Itaim Bibi, la justice n’a pas encore interdit à Lula de présenter sa candidature et l’ancien chef d’État domine les sondages. « S’il est élu, le Brésil deviendra un nouveau Venezuela. » Ses valises sont prêtes, Theresa partira. Adieu São Paulo et sa vue du dixième étage qu’elle admire depuis trente ans, bonjour l’Amérique de Trump, où sa fille est installée depuis déjà quelque temps. Ses amies de la classe moyenne haute ont les mêmes projets. Cap sur la Suisse ou le Portugal où elles possèdent déjà des résidences secondaires. Et, même si leur favori, Jair Bolsonaro remporte l’élection, il est de toute manière trop tard. « Le pays est dans un état financier pitoyable… Le Brésil a été pillé. Je préfère partir », justifie la septuagénaire. 

Son démon, c’est Lula. « Il avait les clés du Brésil, il avait tout pour réussir mais il a volé le peuple, comme les autres avant. » Theresa a perdu foi en la politique, et en ses « hommes qui la corrompent ». Elle n’a pas plus confiance dans le système judiciaire. « Ils se valent tous ! Sauf les quelques juges qui, comme Sérgio Moro, ont décidé de prendre le pays en main. » À l’origine de l’opération « Lava Jato », ce magistrat a œuvré à faire éclater le gigantesque scandale de corruption pour lequel Lula est aujourd’hui derrière les barreaux. Mais Theresa a désormais peu d’espoir pour son pays. 

Cette Brésilienne sait qu’elle fait partie des privilégiées. Dans son quartier, on oublie la proximité des favelas. Les bâtisses modernes s’alignent parfaitement derrière des palissades ornées de caméras de vidéosurveillance. L’ancienne chargée de mission économique pour le consul de France appartient au cercle fermé des Brésiliennes ayant eu sans embûches accès à un cursus universitaire. Blanche d’origine européenne, elle possède deux passeports, l’un brésilien et l’autre français. Ce dernier lui permet d’échapper au système de santé national « qui ne fonctionne pas ».

Depuis 1990, le Brésil est doté d’un Système unique de santé (SUS) qui garantit un accès universel aux services sanitaires publics. « Tout déraille, déplore-t-elle. On fait la queue pendant des heures, les services sont surchargés et les gens meurent. » Régulièrement, elle traverse l’Atlantique pour passer ses examens médicaux à Marne-la-Vallée. « En France, j’ai accès à des machines dernier cri et la consultation ne coûte pas 800 reais (170 euros). Heureusement, j’ai cette possibilité. »

À 73 ans, Theresa n’est plus contrainte de voter. Elle a tout de même prévu de se rendre aux urnes pour encourager le candidat d’extrême droite. « Bolsonaro n’est pas parfait, il est un peu rude mais c’est un militaire. » Et le régime militaire, c’est la seule issue qu’elle envisage « pour remettre le pays sur pieds ». Theresa se raccroche à une promesse faite par son candidat, celle d’« ouvrir les dossiers de la BNDES », la Banque nationale de développement économique et social du Brésil, et non ceux de la dictature, comme d’autres le souhaiteraient. D’ailleurs, à ses yeux, « la dictature n’en était pas une ». « On veut savoir combien Lula a investi dans les autres pays au détriment du peuple », insiste-t-elle, faisant référence aux prêts à taux réduits accordés aux entreprises brésiliennes développant des projets à l’international. 

En attendant le grand départ, Theresa lit des articles sur Internet, séparant les fake news de la presse qu’elle considère comme sérieuse. Son fils l’encourage à s’adonner à d’autres activités, mais elle « a besoin de savoir ». Elle veut sentir l’évolution du pays et se conforter dans son choix de quitter São Paulo pour l’Alabama. 

Pendant ce temps, au pied de son immeuble de briques rouges, un homme noir, torse nu, baigne une serpillère effilochée et savonneuse dans l’eau des égouts stagnant le long du trottoir. Il s’en asperge avant de se frotter énergiquement l’intégralité du corps et le pantalon qu’il n’a pas ôté. Les quelques rayons du soleil hivernal l’aident à ne pas grelotter. 

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