La voix du poète

À mon Pégase

Filippo Tommaso MARINETTI, (1876-1944) La Ville charnelle, Éditions E. Sansot, 1908

Dieu véhément d’une race d’acier,
Automobile ivre d’espace,
qui piétines d’angoisse, le mors aux dents stridentes !
Ô formidable monstre japonais aux yeux de forge,
nourri de flamme et d’huiles minérales,
affamé d’horizons et de proies sidérales,
je déchaîne ton cœur aux teuf-teufs diaboliques,
et tes géants pneumatiques, pour la danse
que tu mènes sur les blanches routes du monde.
Je lâche enfin tes brides métalliques… Tu t’élances,
avec ivresse, dans l’Infini libérateur !…

Au fracas des abois de ta voix…
voilà que le Soleil couchant emboîte
ton pas véloce, accélérant sa palpitation
sanguinolente au ras de l’horizon…
Il galope là-bas, au fond des bois… regarde !…

Qu’importe, beau démon ?…
Je suis à ta merci… Prends-moi !
Sur la terre assourdie malgré tous ses échos,
sous le ciel aveuglé malgré ses astres d’or,
je vais exaspérant ma fièvre et mon désir
à coups de glaive en pleins naseaux !…
Et d’instant en instant, je redresse ma taille
pour sentir sur mon cou qui tressaille
s’enrouler les bras frais et duvetés du vent.

Ce sont tes bras charmeurs et lointains qui m’attirent !
ce vent, c’est ton haleine engloutissante,
insondable Infini qui m’absorbes avec joie !…
[…]

1905

Pour Marinetti, une automobile rugissante est plus belle que la Victoire de Samothrace. Dès 1905, l’écrivain italien exalte en français la vitesse mécanique, qui trouble nos sensations comme le sexe. Mais la mort tenait le volant de son mouvement futuriste, et de notre monde moderne. Le poète guerrier deviendra fasciste. 

 

[…]
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