Vélocité de l’argent

Allen Ginsberg (1926-1997), Traduction de Yves Le Pellec et de Françoise Bourbon
Extrait d’Allen Ginsberg, Poèmes (édition bilingue) © Christian Bourgois Éditeur, 2012

À Lee Berton

J’adore la vélocité de l’argent quand il traverse en sifflant les fenêtres du Lower East Side
J’adore que les gratte-ciel poussent quand les immeubles miteux s’écroulent sur le trottoir de la 84e rue
J’adore me retrouver à la rue à cause de l’inflation
avec des taux d’intérêt à deux chiffres dans le Monde Capitaliste
J’ai toujours été communiste, on va gagner
maintenant que les usuriers font des cloisons plus minces, des livres plus épais et stupides
Les usuriers font monter le prix de mes poèmes
Mes manuscrits valent leur poids d’or inutile —
La vélocité, c’est ce qui compte quand la Dette nationale augmente par milliards
Tout le monde court après le dollar en hausse
Sur Broadway des foules de joggers passent devant l’Hôtel de Ville fonçant vers la Banque Fédérale
Plus personne ne lit Dostoïevski donc on va prêter une oreille distraite
à mes fragments de délire entre deux discours présidentiels
Ce n’est jamais que l’Économie qui s’effondre
je peux me rendormir jusqu’à ce que mon proprio gagne son procès pour me mettre à la porte.

18 février 1986, 10 h du matin.

Dans notre économie mondiale de spéculation, l’argent passe de plus en plus vite de main en main. Pour finir toujours dans les mêmes poches, remarque Allen Ginsberg un an avant le krach de 1987. Le poète beat, ancien héros des hippies, dédie ses prédictions à Lee Berton du Wall Street Journal

 

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