Récit

Seule à Marseille

Dans toute mon existence, je n’ai connu aucun instant que je puisse qualifier de décisif ; mais certains se sont rétrospectivement chargés d’un sens si lourd qu’ils émergent de mon passé avec l’éclat des grands événements. Je me rappelle mon arrivée à Marseille comme si elle avait marqué dans mon histoire un tournant absolument neuf.

J’avais laissé ma valise à la consigne et je m’immobilisai en haut du grand escalier. « Marseille », me dis-je. Sous le ciel bleu, des tuiles ensoleillées, des trous d’ombre, des platanes couleur d’automne ; au loin des collines et le bleu de la mer ; une rumeur montait de la ville avec une odeur d’herbes brûlées et des gens allaient, venaient au creux des rues noires. Marseille. J’étais là, seule, les mains vides, séparée de mon passé et de tout ce que j’aimais, et je regardais la grande cité inconnue où j’allais sans secours tailler au jour le jour ma vie. Jusqu’alors, j’avais dépendu étroitement d’autrui ; on m’avait imposé des cadres et des buts ; et puis, un grand bonheur m’avait été donné. Ici, je n’existais pour personne ; quelque part, sous un de ces toits, j’aurais à faire quatorze heures de cours chaque semaine : rien d’autre n’était prévu pour moi, pas même le lit où je dormirais ; mes occupations, mes habitudes, mes plaisirs, c’était à moi de les inventer. Je me mis à descendre l’escalier ; je m’arrêtais à chaque marche, émue par ces maisons, ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces trottoirs qui peu à peu allaient se révéler à moi et me révéler à moi-même.

Sur l’avenue de la gare, à droite, à gauche, il y avait des restaurants aux terrasses abritées par de hautes verrières. Contre une des vitres, j’aperçus un écriteau : « Chambre à louer. » Ce n’était pas une chambre selon mon cœur : un lit volumineux, des chaises et une armoire ; mais je pensai que la grande table serait commode pour travailler, et la patronne me proposait un prix de pension qui me convenait. J’allai chercher ma valise, et je la déposai au Restaurant de l’Amirauté. Deux heures plus tard, j’avais rendu visite à la directrice du lycée, mon emploi du temps était fixé ; sans connaître Marseille, déjà j’y habitais. Je partis à sa découverte.

J’eus le coup de foudre. Je grimpai sur toutes ses rocailles, je rôdai dans toutes ses ruelles, je respirai le goudron et les oursins du Vieux-Port, je me mêlai aux foules de la Canebière, je m’assis dans des allées, dans des jardins sur des cours paisibles où la provinciale odeur des feuilles mortes étouffait celle du vent marin. J’aimais les tramways brimbalants, où s’accrochaient des grappes humaines, et les noms inscrits à leur front : la Madrague, Mazargue, les Chartreux, le Roucas-Blanc. Le jeudi matin, je pris un des autobus « Mattéi » dont le terminus se trouvait tout près de chez moi. De Cassis à La Ciotat, je suivis à pied des falaises cuivrées ; j’en éprouvai de tels transports que lorsque je remontai, le soir, dans un des petits cars verts, je n’avais plus qu’une idée en tête : recommencer. La passion qui venait de me mordre m’a tenue pendant plus de vingt ans, l’âge seul en est venu à bout ; elle me sauva cette année-là de l’ennui, des regrets, de toutes les mélancolies et changea mon exil en fête.

Elle n’avait rien d’original. À la fois sauvage et d’accès facile, la nature, autour de Marseille, offre au plus modeste marcheur des secrets étincelants. L’excursion était le sport favori des Marseillais ; ses adeptes formaient des clubs, ils éditaient un bulletin qui décrivait en détail d’ingénieux itinéraires, ils entretenaient avec soin les flèches aux couleurs vives qui jalonnaient les promenades. Un grand nombre de mes collègues s’en allaient le dimanche, en bande, escalader le massif de Marseilleveyre ou les crêtes de la Sainte-Baume. Ma singularité, c’est que je ne m’agglomérai à aucun groupe et que d’un passe-temps je fis le plus exigeant des devoirs. Du 2 octobre au 14 juillet, pas une fois je ne m’interrogeai sur l’emploi d’un jeudi, d’un dimanche ; il m’était enjoint de partir à l’aube, hiver comme été, pour ne rentrer qu’à la nuit. Je ne m’attardais pas aux préliminaires ; jamais je ne me procurai le classique attirail : sac à dos, souliers ferrés, jupe et cape de loden ; j’enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j’emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches : plus d’une fois, me croisant sur une cime, mes collègues sourirent avec dédain. En revanche, avec le secours du Guide Bleu, du Bulletin et de la Carte Michelin, je dressais des plans minutieux. Au début, je me limitais à cinq ou six heures de marche ; puis je combinai des promenades de neuf à dix heures ; il m’arriva d’abattre plus de quarante kilomètres. Je ratissai systématiquement la région. Je montai sur tous les sommets : le Gardaban, le mont Aurélien, Sainte-Victoire, le Pilon du Roi ; je descendis dans toutes les calanques, j’explorai les vallées, les gorges, les défilés. Parmi les pierres aveuglantes où ne s’indiquait pas le moindre sentier j’allais, épiant les flèches – bleues, vertes, rouges, jaunes – qui me conduisaient je ne savais où ; parfois je les perdais, je les cherchais, tournant en rond, battant les buissons aux arômes aigus, m’écorchant à des plantes encore neuves pour moi : les cistes résineux, les genévriers, les chênes verts, les asphodèles jaune et blanc. Je suivis au bord de la mer tous les chemins douaniers ; au pied des falaises, le long des côtes tourmentées, la Méditerranée n’avait pas cette langueur sucrée qui, ailleurs, m’écœura souvent ; dans la gloire des matins, elle battait avec violence les promontoires d’un blanc éblouissant, et j’avais l’impression que si j’y plongeais la main elle me trancherait les doigts. 

La Force de l’âge © Éditions Gallimard 1960

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