Contrepied

L’autre Beauvoir

Ce qui perturbe le plus dans la correspondance de Simone de Beauvoir avec son amant Nelson Algren, c’est l’indifférence voire l’hostilité qu’y affiche l’auteure à l’égard des femmes. À propos d’une de ses amies, elle dit sans ambages : « C’est une des très rares femmes que j’aime bien » (21 juin 1953). C’est sur un ton facétieux qu’elle évoque la maladie de sa grande amie Olga Kosakiewicz (« C’est triste à dire, les maladies et soucis des autres sont toujours assez faciles à supporter », 18 décembre 1947), le cancer fatal de sa secrétaire (« Je l’aimais bien ; je dois aller la voir à l’hôpital et je déteste cette idée », 12 mai 1950), ou encore l’accident d’une jeune inconnue (« La voiture a reculé rapidement dans l’eau et elle s’est noyée. Sympa, non ? », 9 janvier 1952)… Que les problèmes des mères n’attirent pas sa sympathie n’est pas pour nous surprendre ; elle attribue son dégoût pour les gestes nourriciers à la peur de ressembler à sa propre génitrice. Mais le sort des prostituées ne semble pas la concerner davantage ; le ton sur lequel elle en parle avec Algren est franchement badin : « Tu sembles avoir une vie vraiment très dure, pauvre chose ? Pourquoi ne pas refiler la petite pute à Neal pour changer ? » (2 avril 1952) ; « Comme ça, plus de petite pute, plus de fille japonaise, plus de Barbara ? Il me semble que tu vas avoir besoin de tout un nouveau stock de femmes » (3 août 1952)… À lire ces lignes, pas facile de croire qu’on a affaire à quelqu’un qui vient de publier mille pages de réflexion féministe.

Si Beauvoir ne se dépêtrera jamais de ces contradictions, c’est que Sartre a pris dans sa vie la place de Dieu (« Chacun devait remplir, en face de l’autre, le rôle d’exact témoin que jadis j’avais attribué à Dieu »), et la littérature, celle de la foi (« Elle m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue ; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer, mais je brûlerais dans des milliers de cœurs »). Ayant soudé son destin à celui de Sartre, elle ne peut que rester fidèle… non à l’homme mais au principe qu’il a érigé en loi, celui de tout dire. Rien ne doit être laissé dans l’ombre… donc pas non plus cette Simone libre, joyeuse, épanouie corps et âme, si tard découverte, qu’elle est devenue en présence d’Algren. 

C’est avec stupeur qu’Algren découvrira en 1956, en lisant la traduction anglaise des Mandarins, une version romancée de leur histoire. Il fait part de son agacement aux journalistes. Quatre ans plus tard, elle récidive – et en plus grave, car là il ne s’agit plus d’un roman mais de ses mémoires : La Force des choses. Peut-être est-elle tout de même un peu nerveuse, à imaginer son amant en train de lire ce tome qui inclut (de nouveau à son insu) un résumé de leur histoire, car elle le prévient : « Ce sera beaucoup plus long que les autres, alors n’essaie même pas de le lire » (automne 1962). Et l’année d’après, quand le livre paraît en anglais : « J’espère que tu ne seras pas mécontent de ce que je raconte sur toi, car ça a été écrit avec tout mon cœur » (octobre 1963). Ayant pris connaissance du livre, seize ans après leur coup de foudre, Algren cesse brutalement tout contact avec Beauvoir. Interrogé, il dira simplement : « Je préfère les putes, elles ferment la porte. »

Ainsi, en lisant Un Amour transatlantique, on peut tour à tour féliciter Beauvoir pour le bonheur qu’elle a su vivre dans les bras de son amant… l’admirer pour son humour, son intelligence et sa générosité… ou la réprouver pour sa misogynie… 

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