Zakouski

Inventer sa vie

Elle adorait boire, rire, fumer et faire la fête. Elle s’était fait une tête en portant systématiquement un turban dans les cheveux à partir de 1943. Elle pensait que cela lui faisait gagner du temps, que cela lui évitait bien des interrogations inutiles devant le miroir chaque matin. Elle aimait marcher dans la campagne, sur les chemins de douaniers, dans les calanques, en montagne, sur les glaciers. Elle aimait l’amour et les hommes. Elle aimait les femmes aussi. Elle aimait aimer et aimait aussi d’amitié. Elle et Sartre, dans les années trente et quarante, vivaient dans des chambres d’hôtel modestes. Elle avait attiré autour d’elle ses amis, ceux qu’elle appelait sa « famille », et vivait ainsi dans une sorte de phalanstère bohème. Elle inventait sa vie. Elle écrivait dans les cafés. Elle avait besoin de la chaleur et du bruit environnant. Elle observait les visages des habitués, leurs manies. Elle avait pris goût aux voyages. Elle allait partout, traversant les États-Unis, l’Union soviétique, Cuba, et revenant toujours à sa chère Italie. Elle était curieuse, avide de savoir. Elle épuisait tout le monde dans les musées en voulant tout voir. Elle était chaleureuse, sympathique, généreuse et en même temps froide, hautaine. Elle était sérieuse, terriblement sérieuse, travailleuse. Elle était très intello, cérébrale, tout en décrétant qu’elle n’avait « pas d’ambition philosophique ». Elle rêvait depuis toujours d’être écrivain. Elle fut tout à la fois une essayiste de renommée mondiale (Le Deuxième Sexe, 1949), une romancière couronnée (prix Goncourt 1954 pour Les Mandarins) et une incroyable mémorialiste. Elle avait noté très jeune dans l’un de ses carnets : « Écrire – une œuvre où je dirais TOUT, TOUT. » Elle s’y employa avec brio dans Mémoires d’une jeune fille rangée. Elle pratiqua l’autocritique sur son anarchisme petit-bourgeois des années trente. Elle continua sur sa lancée. Elle ne put malheureusement TOUT dire. Elle masqua certaines de ses amours pour respecter la demande de ses partenaires. Elle fut adulée, détestée. Elle ne laissait personne indifférent. Elle était « de feu et de sang ». Elle buta longtemps sur le mot « féminisme », mais elle en fut l’icône. Il n’y eut que son père à déclarer péremptoirement : « Simone a un cerveau d’homme. » 

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