Grand entretien

« Interdire est facile, réguler c’est mieux »

Génération libre, laboratoire d’idées indépendant d’inspiration libérale, vient de publier une note demandant la légalisation du cannabis. Quels sont vos principaux arguments ?

Nous constatons que cinquante ans de prohibition n’ont pas eu les effets escomptés. Au contraire, la consommation de drogues ne cesse d’augmenter, leur dangerosité aussi ! La pénalisation de la consommation et de la vente du cannabis en 1970 n’a rien amélioré. Ce n’est pas à l’État d’apprécier ni de juger si les citoyens ont le droit ou non de consommer tel ou tel produit. Le rôle de la puissance publique est de s’assurer que le produit est fabriqué dans les conditions les plus saines possible et que le consommateur est bien informé. Tout cela ne peut pas se faire dans un contexte de prohibition. Actuellement, l’État n’est pas dans son rôle. Il interdit pour des raisons morales au lieu d’expliquer et de faire de la prévention. 

Pourquoi insistez-vous autant sur l’importance du contrôle de la qualité du cannabis et de sa traçabilité ?

La légalisation permettrait aux consommateurs de savoir précisément ce qu’il y a dans le produit qu’ils achètent. Aujourd’hui, les taux de THC, la principale substance psychoactive du cannabis, ne cessent d’augmenter. Le cannabis fait non seulement l’objet d’un trafic clandestin, mais il est lui-même trafiqué. Toutes sortes de produits encore plus addictifs et nocifs lui sont ajoutés. Légaliser la vente du cannabis permettrait déjà de séparer sa diffusion de celle des autres drogues. N’oubliez pas que le cannabis a été expérimenté par 17 millions de Français au moins une fois. La France constitue le plus gros marché européen.

Au Colorado, j’ai visité une exploitation de plusieurs milliers de plants, chacun étiqueté avec un code-barres. Il existe des contrôles d’hygiène et sanitaire encore plus forts que dans les autres industries. On connaît la composition, le taux de THC de chaque variété, qu’il s’agisse de cannabis sous forme d’huile pour le vapotage ou sous forme de produits comestibles (cakes, gâteaux, bonbons, eaux minérales, etc.). La vente de ces produits se fait obligatoirement par parts ou petites doses égales qui permettent de se repérer dans sa consommation. Voilà une action intelligente de l’État et du régulateur. Interdire est facile, informer, réguler c’est mieux.

Après le Canada qui vient de voter la légalisation du cannabis, la France va-t-elle franchir le pas ?

On n’entend plus du tout parler de légalisation, de cette promesse de la campagne électorale d’ouvrir le débat. La proposition de loi sur la dépénalisation portée par un jeune député LR est très décevante. En France, le sujet est pourtant devenu banal. Des élus de droite à Marseille ont demandé la légalisation dans une tribune. La question du cannabis n’est plus un sujet d’ordre public mais de santé publique. 

La puissance publique n’a-t-elle pas l’intention de légaliser le cannabis à des fins thérapeutiques ?

La ministre de la Santé a fait une déclaration très importante début juin à ce sujet. Elle ouvre la voie. Mais pour le coup, la France est très en retard dans ce domaine. Les bienfaits thérapeutiques sont prouvés. Le cannabis permet aux patients en cure de chimio de retrouver l’appétit, par exemple. Et il existe bien d’autres usages médicaux du cannabis. C’est une plante dont l’homme s’est approprié les vertus depuis deux mille cinq cents ans ! Sur ce plan, je ne crois pas qu’il y ait de résistances très fortes. 

Quel serait l’impact économique d’une légalisation pour l’État et pour les territoires ruraux qui pourraient se consacrer à cette culture ?

La légalisation fait baisser la criminalité de manière automatique, donc les coûts policiers et judiciaires, tout en augmentant les recettes fiscales. Dans le Colorado, ce secteur a généré un chiffre d’affaires d’un milliard de dollars annuel. Les taxes prélevées ont notamment permis d’investir dans la prévention.

Mais, au-delà de cet avantage, ce pourrait être un moyen de relancer des territoires en difficulté. Je pense aux DOM-TOM, où il existe différentes variétés. Dans l’Hexagone, l’exemple de la Creuse, qui manifeste son intérêt pour cette production, montre bien qu’il y a des possibilités. C’est un mouvement mondial. Il est temps de se poser la question : veut-on conquérir ce marché ? Pour l’instant, aucun pays européen n’a autorisé sur son sol la production industrielle. 

Le but ultime de la légalisation, c’est de transformer le dealer en petit entrepreneur. Ça, c’est plus compliqué, car une fois la légalisation acquise, c’est plutôt l’industrie qui prend le dessus. Quand vous vous rendez à la Foire du cannabis de Denver, vous constatez que les entrepreneurs de ce nouveau secteur pourraient être des cadres de l’assurance. Ils sont en costume. Cela devient très vite un business comme un autre.

Quelles seraient les conséquences de la légalisation du cannabis sur l’économie des quartiers sensibles et sur la filière d’approvisionnement marocaine ?

Ce sont deux questions très sensibles. La légalisation va sortir le trafic des banlieues et risque de paupériser encore davantage ces territoires. Il faudra regarder de près l’expérience californienne, en particulier pour l’octroi de licence. Il ne faut pas conditionner la capacité de vendre à l’absence de casier judiciaire. Il y a un travail législatif important à mener. Il faudra faire en sorte que les banlieues soient incluses dans le processus. Sinon, on ruinera cette économie d’un coup. Si cette mutation s’opère bien, on peut nourrir en revanche une vision optimiste. La légalisation du cannabis pourrait redynamiser les banlieues en construisant une vraie économie légale. Un petit dealer qui devient entrepreneur, c’est moralement et socialement différent : il aura un vrai compte en banque, un revenu légal, une possibilité d’acheter un logement sans craindre de se faire prendre. Il s’embourgeoisera : c’est la logique du « Enrichissez-vous »… On ne peut se plaindre de la perspective d’une baisse des activités criminelles. 

S’agissant du Maroc, le nouveau marché légal intérieur ne le remplacerait pas. Il y aura de la place pour tout le monde. Certains producteurs en France se spécialiseront dans le made in France bio qui sera vendu plus cher. Il pourra exister des produits moins chers importés du Maroc comme il existe des tomates moins chères, produites par une main-d’œuvre moins payée permettant de vendre à des prix compétitifs.

Quelles réactions a provoquées le rapport de Génération libre ? 

En privé, les responsables politiques se disent tous intéressés et prêts à avancer. Mais en public, c’est incroyable de voir l’écart qui demeure entre les sondages montrant qu’une majorité de la population est favorable à la légalisation du cannabis et les réflexes idéologiques qui bloquent le processus. Le débat est largement ouvert dans la société, mais dans le champ politique, le sujet reste fermé. 

Je note que dans la plupart des pays étrangers, la légalisation s’est faite par votation populaire. Au parlement du Colorado, seul un élu était favorable à la légalisation. Les autres étaient tous contre ! C’est passé par référendum. En France, on ne dispose pas de cette clé. 

Le blocage vient aussi des inquiétudes concernant la consommation des adolescents. Qu’en pensez-vous ?

Il faut que l’usage du cannabis soit formellement interdit aux mineurs. Un, parce qu’ils ne sont pas forcément éclairés dans leurs choix. Deux, parce qu’il y a des problèmes reconnus au niveau du développement cérébral, de l’apprentissage, de la mémorisation. Des jeunes décrochent de leurs études pour avoir trop fumé. Mais je pense que la légalisation ne peut qu’améliorer cette situation. Quand une pratique devient légale, il est plus facile d’en parler, d’apprendre à ses enfants à consommer avec modération quand ils auront atteint la majorité. Une prévention solide peut se mettre en place.

Dans l’hypothèse d’une légalisation, comment pourrait s’organiser ce marché ? Qui fixerait les prix ?

Je vois plusieurs hypothèses. Certains défendent un monopole d’État, un monopole de production. Une Française du cannabis. L’État pourrait contractualiser ses propres agriculteurs, comme la SEITA avec les producteurs de tabac, le tout assorti d’un contrôle des prix et des quantités. Cela aurait le mérite de rassurer les gens. Mais comme tout monopole, il finirait par être démantelé à la suite de problèmes inévitables de rente, de copinage politique, de raréfaction des produits, de manque de diversité et d’innovation. Selon moi, on pourrait s’épargner cette étape et aller directement vers une légalisation pleine et entière où les agriculteurs – mais pas seulement eux, je pense à des acteurs issus du monde de la pharmacie – pourraient créer leurs serres, embaucher des jardiniers pour produire du cannabis. On pourrait imaginer que des agriculteurs produisent en plein champ, à leur rythme, et vendent des produits bio un peu plus cher. 

Où pourrait-on se procurer cette herbe légale ?

La question est de savoir si elle serait vendue en pharmacie ou dans une structure d’État. Le plus raisonnable serait des magasins spécialisés avec une licence répondant à certains critères d’hygiène, de traçabilité, de vérification de l’identité et de l’âge des acheteurs. Il faudrait que chaque magasin puisse être ouvert selon une décision du conseil municipal. Celui-ci déciderait des emplacements, notamment par rapport aux écoles. Ces décisions peuvent être décentralisées à l’échelon communal. 

Quelle serait la répartition des rôles entre l’État et le marché ?

Tout marché existe par la régulation. Il est créé par elle. L’État aura donc un rôle important de régulation concernant l’aspect sanitaire ou la concurrence et les prix. Il devra s’assurer qu’il n’existe ni oligopole, ni concentration, ni action de lobbying. Il devra aussi vérifier le respect des droits du consommateur. Ce sera un rôle plus exigeant qu’aujourd’hui, où sa position sur le cannabis consiste à ne pas savoir et à ne pas vouloir voir. 

 

Propos recueillis par Éric Fottorino et Laurent Greilsamer

 

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