Récit

Il faut non seulement parler, mais agir

Il est plus que jamais nécessaire d’ouvrir les yeux de nos concitoyens sur l’ampleur, sur la gravité des problèmes en cause et sur l’extrême urgence qui s’attache à leur découvrir des solutions acceptables.

On assiste depuis un certain temps – et c’est un phénomène assez nouveau pour qu’il soit très apparent et très significatif – au développement considérable d’un mouvement d’ensemble en faveur de la nature, des équilibres biologiques, des animaux « sauvages » (on devrait dire : « libres »), du respect dû à la vie, à l’arbre, à l’oiseau, etc., et dénonçant, corrélativement, toutes les agressions, tous les mésusages, toutes les stupidités et toutes les violences dont un homme pourtant soi-disant sapiens se rend chaque jour coupable à l’endroit de son « environnement », comme on dit, en utilisant le mot anglais sans doute parce que le synonyme français, qui est « milieu », tend à se spécialiser dans un sens moins honorable.

On dénoncera donc, enfin, et c’est très bien car on ne le fera jamais trop, ce triste cortège d’erreurs et de crimes qui, jusqu’ici du moins, accompagne l’activité humaine : façons culturales aberrantes, déboisements inconsidérés, usages abusifs des pesticides, pollutions de toutes sortes, des sols, des eaux ou de l’air (parmi lesquelles on oublie volontiers les méfaits d’un tabagisme évidemment pernicieux mais, pour l’État, lucratif), destruction de plus en plus difficile des rebuts d’une civilisation du déchet, massacres scandaleux d’animaux, dont nombre d’espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction, après toutes celles que notre cruelle sottise a déjà exterminées, etc.

On doit se féliciter de voir ainsi la protection de la nature popularisée par la presse, écrite ou parlée. Après les ignorances et les silences d’hier, c’est un progrès manifeste. Mais est-ce bien suffisant ?

D’abord, il ne faut pas se chercher, et par conséquent se trouver, de commodes alibis et de bonnes consciences faciles. Il faut, certes, que l’opinion publique soit informée, éclairée, émue, mais il faut aussi que l’on passe à l’action. Il ne suffit pas d’applaudir de loin à la justesse et à la beauté des principes, il ne s’agit plus d’une conférence à écouter mais d’un combat à livrer, d’un combat direct, et concret.

[…] Si l’on veut être sérieux, il faut non seulement parler ou écrire, mais agir, et même au risque, d’ailleurs fréquent, de déplaire aux puissants du jour.

D’autre part, on doit peut-être redouter que le grand mouvement qui s’amorce en faveur de la sauvegarde de la nature ne s’arrête à mi-chemin. Je m’explique : tant qu’on reste dans le domaine des pollutions, des nuisances, etc., on ne sort pas, en fait, de l’anthropocentrisme le plus authentique, puisque c’est en fonction des seuls inconvénients subis par l’homme que ceci ou cela se voit condamné. Bien sûr, même à ce stade, le remède préconisé peut déboucher sur une certaine protection de la nature elle-même : pour assurer à l’homme l’air pur que sa santé exige, on ira préconiser, par exemple, la sauvegarde de telle forêt, résultat souhaitable, excellent, mais qui, tout de même, intervient sans que la forêt ait été tenue pour autre chose que comme moyen, au service du prétendu « roi de la Création ».

Est-ce suffisant ? Et ici il faut […] élever résolument le débat. Pour moi, ce n’est pas, ce ne sera jamais, ou du moins jamais seulement parce que l’homme en tirera bénéfice, qu’il faut protéger la nature, c’est aussi parce qu’elle a le droit de l’être. Autrement dit, la protection de la nature n’échappera aux vicissitudes et à la précarité d’une motivation simplement économique ou technique, aux pièges du « rentable », à la pauvre justification de l’efficacité matérielle, qu’en débouchant sur un plan supérieur.

Alors seulement, de recette pratique, prenant sa dimension véritable, elle deviendra un devoir moral et, mieux encore, le merveilleux symbole d’une éthique de la sympathie et de la réconciliation, le corollaire obligatoire et contraignant de l’unité des choses et des êtres.

Est-ce viser trop haut et préjuger des capacités spirituelles d’un homme pourtant encore si imparfaitement humanisé, encore si proche de la barbarie ancestrale, malgré ses orgueilleuses réussites mécaniques ?

On se refuse à le penser, et surtout si l’on est chrétien.

Mais, en même temps, comment ne pas frémir devant les périls que nos bons machiavels, grands « amis de la paix » bien sûr, mais surtout grands fabricants et, hélas, grands marchands d’instruments de mort, font courir non plus à la forêt de Fontainebleau ou au parc de la Vanoise, mais à la race humaine tout entière, voire à la « biosphère » dans sa totalité, et peut-être à notre vieille planète elle-même ?

Autrement dit, l’homme aura-t‑il seulement le temps de sortir de la préhistoire avant la catastrophe finale qu’annoncent déjà les soirs d’explosions nucléaires, certains rougeoiements d’apocalypse ?

Je n’ai pas à vous prier d’excuser ces remarques : même s’il s’agissait d’un combat d’arrière-garde, il faudrait le livrer, avec courage, avec humilité, avec ferveur. 

 

Extrait d’un article paru dans La Croix le 30 janvier 1970 et repris dans Dictionnaire humaniste et pacifiste (rééd. Arthaud poche, 2017).

 

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