Récit

La démocratie et l’État

Nous publions ci-dessous deux larges extraits d’entretiens que le président de la République nous avait accordés avant son élection.

La démocratie s’incarne toujours de manière imparfaite, à des moments historiques, dans des formes plus ou moins violentes et antagonistes. La République française est une forme d’incarnation démocratique avec un contenu, une représentation symbolique et imaginaire qui crée une adhésion collective. Or on peut adhérer à la République. Mais personne n’adhère à la démocratie. Sauf ceux qui ne l’ont pas. La vraie difficulté aujourd’hui, c’est que le concept est vide et laisse place à des prurits identitaires toujours plus forts : les Bonnets rouges en Bretagne, les zadistes à Notre-Dame-des-Landes ou ailleurs. Ce sont des mouvements d’identification.

La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu.

Nous vivons un moment de tâtonnement démocratique. La forme démocratique est tellement pure et procédurale sur le plan théorique qu’elle a besoin d’incarnation momentanée : elle doit accepter des impuretés si elle veut trouver une forme concrète d’existence. C’est la grande difficulté. Nous avons une préférence pour les principes et la procédure démocratiques plutôt que pour le leadership. Et une préférence pour la procédure délibérative postmoderne plutôt que pour la confrontation des idées au réel. Or, si l’on veut stabiliser la vie politique et la sortir de la situation névrotique actuelle, il faut, tout en gardant l’équilibre délibératif, accepter un peu plus de verticalité. Pour cela, il faut proposer des idées. Si l’on est en capacité, grâce à des propositions, d’expliquer vers quelle société on veut aller, c’est-à-dire vers une République plus contractuelle et plus européenne, inscrite dans la mondialisation avec des formes de régulation qui correspondent à la fois à notre histoire et à nos souhaits collectifs, alors on peut mobiliser.

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Je crois dans la place de l’État. Dans notre histoire, il tient la nation. Il ne faut jamais l’oublier. La nation française s’est construite dans et par l’État. Ce sont des choix de l’État qui ont fait nos frontières, imposé la langue, et tenu le pays. La France est un pays très politique. La nation n’est pas une création spontanée, ni l’agrégation de territoires. Elle n’est pas avant tout un fait social. C’est un fait politique qui passe par l’État. La société s’est ensuite émancipée. Un des grands apports de la deuxième gauche est d’avoir reconnu l’autonomie du social.

Je pense toutefois qu’il faut moins d’État dans la société et dans l’économie. À vouloir surréguler, l’État s’est affaibli et s’est transformé en étouffoir. On le voit pour ce qui relève de l’entrepreneuriat. On a longtemps considéré que l’État devait se substituer à la société pour agir et que la norme permettait de protéger le faible, selon la philosophie de Lacordaire. Ce n’est plus vrai dans un monde ouvert. Quand la norme surréglemente, elle entrave. Elle empêche la liberté d’entrer dans nombre de maisons, y compris celles des plus pauvres. Prenez l’exemple des cars. On avait rendu très compliqué leur usage pour protéger le rail. Les principales victimes étaient les plus démunis. Dans la vie économique, l’État norme trop. Je crois qu’il est légitime, dans certains secteurs, de réfléchir à moins d’État, car il est plus efficace et juste de laisser la société respirer, la créativité s’exprimer. Cette vision correspond davantage au type de société et d’économie dans lesquelles nous sommes entrés. 

L’État garde un rôle fondamental, avec ses structures protégeant les individus. Je crois qu’il a un rôle encore plus grand à jouer pour apporter les sécurités universelles dans un monde qui change. Il doit aussi intervenir quand il s’agit du nucléaire, de l’approvisionnement énergétique ou de secteurs critiques de notre économie. L’État doit jouer son rôle, assumer les missions de souveraineté et assurer les biens communs indispensables. Nous devons considérer que si nous laissons filer, nous serons dépendants d’autres puissances politiques. Mais l’État est plus efficace s’il sait articuler sa souveraineté avec une vraie souveraineté européenne. Il doit exister une protection à cet échelon. La capacité à transformer le rêve français en rêve européen est fondamentale. Mitterrand a su le faire. Il faut retrouver cette filiation. Nous devons penser la place de l’État à travers l’Europe. C’est un des axes de notre vitalité démocratique. 

Ces textes sont respectivement tirés des interviews : « J’ai rencontré Paul Ricœur qui m’a rééduqué sur le plan philosophique » (le 1, no 64, 8 juillet 2015) et « Il est urgent de réconcilier la France » (no 121, 13 septembre 2016). Elles ont toutes deux été reprises dans l’ouvrage Macron par Macron (L’Aube-le 1, 2017).

 

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