Zakouski

La potion du docteur Blanquer

Un homme en blouse grise s’avance entre les pupitres d’une classe et fait la dictée. Sur l’écran, l’image en noir et blanc est signée des années 1950. On reconnaît Fernandel dans le rôle de Topaze, l’instituteur inventé par Pagnol, qui insiste lourdement sur les liaisons (Les moutonsss…) pour éviter à son élève les pièges de l’orthographe. Tableau d’époque et nostalgie assurée. Nous sommes ainsi presque tous convaincus qu’il ne peut y avoir de salut hors de la dictée, matin, midi et soir. C’est précisément la potion prescrite par le bon docteur Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, qui entend remettre cet exercice à l’honneur. Ne vient-il pas de signer quatre circulaires sur l’enseignement de la lecture et de l’écriture dans lesquelles il recommande une dictée quotidienne dans les petites classes ? Cela vaut bien un numéro du 1.

Ce sera notamment l’occasion de renoncer à une idée reçue : non, la dictée n’est pas un outil pédagogique ancestral. Toutes les recherches généalogiques la font remonter au XIXe siècle, et Jules Ferry, si souvent invoqué, n’en est ni l’inventeur ni le défenseur. Il en a même pointé les défauts, comme on le lira dans l’entretien que nous a accordé l’historien Claude Lelièvre. Plus largement, la dictée est devenue, au fil des décennies, le mauvais souvenir des mauvais élèves, injustement marqués par leurs mauvaises notes, ces terribles « zéros moins quelque chose ». D’exercice formateur, la dictée s’est trop souvent transformée en instrument castrateur.

Comment expliquer alors son succès, sa popularité, au point qu’elle suscite des rassemblements d’aficionados, de grands concours nationaux, voire internationaux ? Une raison, parmi d’autres, semble évidente. Chacun sait que l’on ne peut aller très loin dans une société développée sans la maîtrise de l’écrit. Il faut non seulement savoir lire un texte, mais en saisir toutes les nuances ; non seulement savoir écrire, mais aussi rédiger, argumenter, être lisible. C’est ainsi que la dictée quotidienne pourrait avoir de beaux jours devant elle si elle cessait de se présenter comme une punition, une machine à désigner les nuls, les cancres de jadis. Elle deviendrait alors une mythologie nationale heureuse, et non un marqueur social désespérant. 

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