Ailleurs, ça se passe comme ça

États-Unis : une passion tribale

En reportage dans une zone rurale de l’Ohio, en 2012, je rencontrai un petit propriétaire terrien devenu ébéniste. Avec fierté, ce chasseur émérite avait tenu à me montrer le coffre où il gardait ses armes. Il en comptait de toutes sortes, et pas que pour chasser l’élan. « Soixante-dix ! » m’annonça-t-il avec fierté. Devant mon air ahuri, il s’esclaffa : « Oh, mais ça n’est rien. Dans le coin, des gens en ont cent vingt. » C’est une donnée peu connue de la passion américaine pour les armes : celle-ci ne concerne qu’une petite minorité. Une étude des universités Harvard et Northwestern, en 2013, montrait que si 42 % des adultes américains disposent d’au moins une arme à feu, presque toujours un revolver, 3 % d’entre eux, soit 7,7 millions, en détiennent chacun entre 8 et… 140 ! Dont des armes automatiques terrifiantes. Ce sont eux les détenteurs compulsifs (le nombre des armes en circulation ne cesse d’augmenter, celui des propriétaires reste stable). Eux qui font que le nombre d’armes détenues par habitant (320 à 360 millions pour une population de 325 millions de personnes) est trois fois plus important aux États-Unis qu’en l’Allemagne, six fois plus qu’en France. Et ils sont, dans leur immense majorité, des mâles blancs.

Une donnée reflète les conséquences de cette réalité : depuis 1968, en un demi-siècle, plus de civils ont perdu la vie par arme à feu aux États-Unis que n’ont été tués de soldats dans toutes les guerres de l’Amérique en deux siècles et demi, note l’écrivain Adam Hochschild dans un récent article (« Bang for the Buck », New York Review of Books, 5 avril). Sur les 32 000 décès annuels par arme à feu aux États-Unis, près des deux tiers sont des suicides. Le tiers restant est constitué de meurtres et d’assassinats : 13 158 en 2017, 15 084 en 2016. Soit proportionnellement 4,5 fois plus qu’en France. Les tueries de masse sont loin d’en fournir la majorité. Mais elles sont, là encore, perpétrées quasi exclusivement par des mâles blancs. 

Dans son film Bowling for Columbine (2002), qui cherche à comprendre pourquoi le taux de criminalité américain est si élevé, Michael Moore tendait un piège au spectateur. Durant 110 minutes, il l’amenait à penser que l’explication tient à la vente libre des armes à feu. Mais, à la fin, il s’interrogeait : au Canada aussi, les armes à feu sont en vente libre, même si les armes de guerre sont exclues. Pourtant, le taux de criminalité de ce pays n’est pas différent de l’Europe. Alors quoi ? Moore induisait l’idée qu’il fallait peut-être chercher la réponse du côté historico-culturel. La « Gun Culture », la culture des armes, est aujourd’hui au cœur du débat américain. Ainsi le politologue Andrew Exum, ex-capitaine des forces spéciales américaines en Afghanistan et en Irak, qui a appris à tirer à huit ans dans son Tennessee natal, observe : « Aux États-Unis, l’accumulation des armes est devenue une question tribale, écrit-il. L’achat d’armes à feu a un signifiant culturel important. La politique américaine ne devrait pas être dominée par ceux qui jouent au soldat et dont l’insécurité à propos de leur propre identité est telle que, pour la compenser, ils doivent acheter de plus en plus d’armes » (« America’s Gun-Culture Problem », The Atlantic, 5 mars 2018).

Cette « tribu » des fanatiques des armes à feu, petite mais robuste, est parvenue jusqu’ici, grâce au puissant lobby de la NRA, la National Rifle Association – 4 millions de membres, 400 millions de dollars de budget annuel –, à empêcher toute réforme limitant les ventes d’armes. Hochschild constate que ses adhérents manifestent généralement une passion pour les milices, ces organisations armées qui ont beaucoup contribué à l’indépendance des États-Unis. Il rappelle que les premières milices n’entendaient pas seulement bouter l’Anglais hors du territoire et traquer les bandits. Elles se consacraient à pourchasser les esclaves en fuite et à saisir les terres des Amérindiens. Les fameux Texas Rangers, au départ une milice armée, y passaient la plupart de leur temps. Les milices eurent leurs héros, tels Daniel Boone puis Davy Crockett, dont les crimes furent escamotés et qui participèrent à la conquête de l’Ouest, laissant une trace durable sur les mentalités pionnières du pays. 

Ces miliciens armés qui pratiquaient à l’égard des natifs et des esclaves leur propre justice expéditive dans une très grande impunité, en viendront à incarner l’autorité sans égale de ce qu’Ellison Smith, un célèbre ségrégationniste qui siégea de 1909 à 1944 au Sénat, intitula « le splendide fond anglo-saxon, pur et immaculé » – seul vrai propriétaire du Nouveau Monde à ses yeux. Ces propriétaires ont accompagné leur culte de la force armée d’une peur panique et agressive envers ceux qu’ils ont soumis par la violence : les Noirs et les Amérindiens en premier lieu. Pour toute une école ethnologique américaine, c’est dans ce paradoxe entre la puissance détenue et l’effroi qui accompagne le déni des crimes commis qu’il faut rechercher la fascination qu’exercent les armes à feu sur les mâles blancs en colère. Car si la violence armée qui ravage certains ghettos noirs aujourd’hui est à l’origine de nombreuses victimes par arme à feu, les tueries de masse spectaculaires et répétitives sont presque exclusivement perpétrées par des mâles blancs. Et la NRA, elle, regroupe quasi intégralement des Blancs – mâles pour l’essentiel.

Selon Hochschild, la folie des armes est clairement identifiée, aux États-Unis, à la préservation de la domination blanche. « Les personnes qui ont la passion des armes ont souvent le sentiment d’être assiégées, rejetées, et que leur vie est risquée. » Ils développent l’idée que la menace est partout. Les plus passionnés se retrouvent dans des milices modernes. Ils s’entraînent ensemble, « jouent à la guerre » ou, comme cela est plusieurs fois advenu ces dernières années, réoccupent, dans ce qui fut le Far West, des terres à leurs yeux indûment accaparées par l’État fédéral. 

Entre 2010 et 2014, on a compté plus de cinquante attaques lancées par ces forces contre le Bureau of Land Management (organisme fédéral de gestion du territoire) et les services forestiers nationaux. La passion des armes va souvent de pair avec la détestation de Washington, une puissance lointaine et corrompue qui empiète sur les libertés des citoyens – dont la première est de détenir des armes. Les plus activistes remplissent les rangs des groupes armés qui patrouillent le long des frontières de leur propre initiative pour « aider les forces de l’ordre » à traquer les immigrés clandestins. Tous se vivent comme les héritiers des milices d’antan. Et comme l’incarnation du rapport profond de l’Amérique pionnière à la nature, un rapport où chacun défend son bien et où la force – donc les armes – fonde le droit.

Chanteur de country et grand supporter de Trump, Justin Moore lance dans une de ses chansons : « Tant que je respirerai, vous ne me prendrez pas mes armes. » L’arme comme incarnation de la liberté : celle qui a permis de bouter l’Anglais dehors, et la même qui a permis de tuer massivement les Amérindiens et d’imposer aux Noirs l’esclavage. En un an, après l’accession de Trump à la présidence, le nombre de ces milices armées est passé aux États-Unis de 165 à 273. 

Pour les défenseurs des armes à feu, l’État fédéral n’a aucun droit d’interdire à quiconque de chasser, creuser un puits ou chercher de l’or là où cela lui chante. Liberty First. Et pour défendre ce droit, le port d’armes doit rester libre, lui aussi. À la dernière convention annuelle de la NRA, Trump a déclaré : « Les huit années d’assaut contre les libertés [c’est-à-dire les années Obama] sont parvenues à leur misérable fin. Maintenant vous avez un ami véritable et un champion de votre cause à la Maison Blanche. » 

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