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Retour sur une histoire mouvementée

Pour comprendre la crise de la presse actuelle, il faut remonter aux années d’après-guerre. Car les journaux vivent toujours sous la tutelle de lois votées après la Libération. Ce corpus législatif aspirait à l’origine à assurer le pluralisme et la liberté sans prévoir les effets pervers de l’utopie dont il était porteur.

Résumons ce paysage. Trois lois et une règle coutumière sont adoptées entre septembre 1944 et avril 1947 :

– la première loi interdit à tous les journalistes compromis dans la Collaboration de travailler dans la presse ;

– la deuxième loi interdit à tout propriétaire d’un journal d’assurer la direction de plus de deux quotidiens afin de lutter contre les « puissances d’argent » ; 

– une règle coutumière cède au Syndicat du livre CGT la responsabilité de la gestion du personnel ouvrier des imprimeries parisiennes, lui accordant de fait le monopole de l’embauche ;

– enfin, la loi Bichet confie aux Messageries de la presse la mission de diffuser les journaux en respectant un principe d’égalité. Chaque titre, quel qu’il soit, a accès aux mêmes droits de distribution.

Voilà donc la presse écrite en principe parée pour l’avenir. Mais de sérieux inconvénients se cachent dans les plis de la loi. Mentionnons seulement deux d’entre eux. Primo, le légiste ouvre la voie à une sous-capitalisation des quotidiens en dissuadant les investisseurs d’en diriger plusieurs. Secundo, le poids du Syndicat du livre CGT conduit très vite à des exigences salariales qui fragilisent les journaux. La presse, à peine libérée de la censure et de la propagande, est donc consubstantiellement fragile. Dès 1946, une dizaine de quotidiens disparaissent à la suite d’une grève du Syndicat du livre. En 1947, après un arrêt des rotatives durant un mois, une vingtaine de titres sont envoyés au tapis.

Le système qui s’est mis en place est tout à la fois généreux, ambigu et meurtrier. Aux côtés du législateur, l’État assoit son autorité sur la presse par le biais du ministère de l’Information. C’est lui qui fixe la pagination des quotidiens et des magazines jusqu’au début des années 1950. C’est lui qui détermine le prix de vente des titres en le maintenant au plus bas jusqu’en 1957. C’est lui, en somme, qui établit les règles du jeu en cogestion avec la CGT. 

Dans ce contexte, la distribution des journaux offre un spectacle singulier. Dès les premières années, alors que les quotidiens se vendent par centaines de milliers d’exemplaires, les Messageries présentent un lourd endettement (l’équivalent de 22 millions d’euros), relève l’historien des médias Patrick Eveno. La gestion de ces coopératives sera finalement confiée à Hachette, la livraison des journaux aux ouvriers du Livre CGT, le tout sous le contrôle de la puissance publique. 

Ce cadre légal, commercial et financier étrangle lentement et sûrement la presse quotidienne. En 1969, il ne reste plus à Paris que 13 quotidiens sur les 28 publiés à la Libération. Dans les régions, le couperet est tombé à l’identique : sur 175 quotidiens, seuls 81 ont survécu. À cela s’ajoute désormais l’épreuve d’une double concurrence : celle de la télévision, avec son fameux « journal de 20 heures » regardé par 62 % des foyers, et celle des hebdomadaires comme Paris Match, L’Express et Le Nouvel Observateur qui aimantent la publicité au détriment des quotidiens.

Face à cette situation, les gouvernements successifs et le Parlement se gardent bien d’intervenir sérieusement. Au contraire, l’État, les éditeurs de presse et la CGT s’entendent tacitement pour maintenir le statu quo. Pas question de toucher aux grandes lignes du corpus législatif des années d’après-guerre, encore moins à la loi Bichet. Pour atténuer les spasmes de la presse d’information générale et politique, la puissance publique préfère utiliser une large gamme de sparadraps. Au fil des années, des aides sur le taux de TVA, les tarifs postaux, le transport ferroviaire, le portage à domicile font leur apparition. Ce sont autant de ballons d’oxygène qui profitent essentiellement aux grands journaux sans parvenir ni à régler les problèmes de fond ni à compenser les surcoûts de production et de distribution imposés dès le départ.

Imprimer un quotidien et le diffuser en France revient, dans les années 1980-2010, entre 20 et 30 % plus cher que chez nos voisins. Désormais, le prix des journaux est l’un des plus élevés au sein de l’Union européenne et la marge consentie aux vendeurs, l’une des plus faibles. En 2011, Hachette se retire prudemment de ce jeu avant qu’il ne tourne mal. Les victimes de ce qu’il faut bien désigner comme une exception française sont les quotidiens, qui continuent de disparaître, les kiosquiers et les marchands de presse dont le nombre chute toujours plus rapidement, et la démocratie. 

L’arrivée fracassante des sites Internet, dans les années 2000, et le reflux brutal de la manne publicitaire achèvent de dérégler un système très mal en point. La consanguinité entre l’État et les éditeurs de presse, maintenue coûte que coûte, n’en finit plus de produire tous ses effets. Albert Camus, dans l’un de ses derniers éditoriaux pour Combat, regrettait que tout contribue à renforcer « les journaux d’argent » contre les « quotidiens restés encore libres ». Quotidiens, hebdomadaires… Nous y sommes. 

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