Témoignage

Même pas peur !

Plus qu’un dessinateur, Plantu est un éditorialiste qui commente l’actualité, fait sourire en même temps qu’il fait réfléchir. Héritier d’une lignée ancienne apparue après la Première Guerre mondiale, comme le souligne l’historien Laurent Martin, il croque, bouscule, jusqu’à choquer parfois. Libre, le caricaturiste se veut responsable, même s’il lui arrive de provoquer l’incompréhension et même la colère. Il s’en explique d’ailleurs à travers quelques-uns de ses dessins qui ont suscité le débat, voire le scandale.

1995

Je l’ai fait pour L’Express il y a quinze ans et, sur le coup, il n’y a pas eu l’ombre d’un problème. Pas un mot. Et puis en 2005, je fais une exposition à la bibliothèque d’Alexandrie, en Égypte, et la polémique éclate. Que des musulmans se racontent des blagues entre eux sur Mahomet, cela a toujours existé. Mais là, c’était le dessin d’un Occidental et ça pouvait être compris comme : « Est-ce qu’il nous fait la leçon ? Il se moque de notre voile ? De notre religion ? » Cette image – qui est toujours sur l’envers de ma carte de visite – montre à quel point un dessin peut amuser et susciter une polémique qui m’échappe. Je me souviens d’une petite jeune voilée qui m’a dit : « Mais vous croyez que je suis si différente de la fille en string ? Moi, j’ai un string en dessous ! » C’est ça qui est drôle : elle me bouscule et me dit quelque chose de très intelligent. « Vous croyez que ce sont mes parents, mes grands frères qui m’obligent à mettre un voile ? Vous ne croyez pas que la fille au string est sous l’emprise d’une religion qui s’appelle le marketing ? »

1996

Sur le thème des banlieues, c’est souvent rock’n’roll. J’y vais cash. Je me souviens très bien que même au Monde, ç’a parfois été compliqué. En 1995, j’ai fait un dessin sur le trafic de drogue. Je l’apporte à la rédaction en chef et là, Edwy Plenel me dit : « Non, ça va pas, ce n’est pas ça qu’on veut démontrer, reviens avec une autre idée. » C’est la première fois qu’on me fait ce coup-là. Je repars dans mon bureau et j’attends. Au moment du bouclage, je reviens et montre mon dessin. On me dit : « Mais c’est le même ! – Ben oui, c’est le même. C’est mon idée. » Il y avait une ambiance de plomb. On m’a convoqué devant un tribunal politique que même Staline n’aurait pas osé ! Ceausescu, peut-être… La directrice artistique m’a lancé : « Ne refais plus jamais ça ! » 


1998

Il y a un dessin que je suis content d’avoir fait au moment de la tragédie de l’assassinat du préfet Érignac. Il y avait une part d’indécence à le dessiner allongé par terre alors qu’il avait été tué la veille au soir. Mais je voulais lui rendre hommage et je me suis dit que cela se verrait. Je ne voulais pas retenir mon trait. Il fallait un dessin fort pour montrer qu’on était choqués par la barbarie de cet acte : cinq types qui viennent flinguer dans le dos un haut fonctionnaire. Comme souvent après ce type de dessin, j’ai reçu des menaces du FLNC. Des coups de fil dans la nuit avec des messages sympathiques du genre : « Dernier avertissement. » 

 

 

2001

À la une du Monde, j’ai mis en parallèle un terroriste palestinien et un Israélien portant tous les deux une ceinture dangereuse. Le premier avec des explosifs, le second avec plein de petites maisons figurant les colonies. La réaction n’a pas tardé. L’ambassadeur d’Israël en France était furieux, pas content du tout. Il a protesté et s’est fendu d’un article pour exprimer son mécontentement. Mais par quoi est-on choqué ? Évidemment, un attentat contre des civils israéliens, c’est innommable. Je serai toujours choqué par l’attaque d’un bus, par exemple. On m’a reproché cette caricature sur le thème : vous attaquez Israël, votre dessin est antisémite. Un grand classique. Mais la construction dans le silence, le bruit des grues, des maisons qui poussent, c’est une autre forme de violence… Une humiliation sourde. Tant qu’Israël n’aura pas compris ça, ils passeront à côté de l’essentiel. C’est une humiliation, comme l’arrivée de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. 

 

2006

Je suis alors à Atlanta, aux États-Unis, pour donner des conférences, et je vois soudain l’affaire des caricatures du Prophète dans la presse danoise monter très vite. Menaces de mort, manifestations et émeutes dans le monde musulman. Ce n’était pas simple de faire un dessin avec le décalage horaire. Je l’ai fait presque en direct devant le public venu m’écouter. Je cherchais une idée et je me suis senti comme un petit garçon puni à qui on ordonne de recopier cent fois sur son cahier : « Je ne dois pas dessiner Mahomet… » Donc, je commence, j’aligne les mots, je les superpose et cela forme spontanément un turban et une barbe fournie… Il n’y a rien d’agressif dans ce dessin. D’ailleurs, le lendemain, des lecteurs ont trouvé que mon personnage ressemblait à Léonard de Vinci ou à Marx ! Pour vous dire à quel point, quand on fait un dessin dans une chambre d’hôtel perdue aux États-Unis, on ne se rend pas bien compte de ce qu’on fait. Son écho a été énorme. Il a fait la une de beaucoup de journaux et a été interdit dans la plupart des pays du Moyen-Orient. 

2010

Avec l’Église catholique, c’est un long feuilleton. S’il ne fallait retenir qu’un dessin, ce serait celui des « voies du Seigneur impénétrables ». Il a fait rire tout le monde, enfin presque ! Je n’ai reçu que trois mille mails de protestations ou d’injures, contre trente mille pour une caricature du pape. Certains venaient d’Italie, d’autres des États-Unis… La mondialisation est en marche. C’est fascinant parce qu’on m’a refait le coup récemment quand j’évoquais les femmes qui ont été violées durant leur pèlerinage à La Mecque. On m’accuse de généraliser, mais je ne fais que montrer ce qui se passe dans la sacristie et les caravansérails. Ce sont justement ces protestations qui généralisent. 

 

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