Contrepied

L'homme qu'il faut

Loués soient les anniversaires ! Le fil des jours nous habitue. Un moment de halte, un retour en arrière, un pas de côté, et voilà que nous reprenons la mesure de Plantu, que nous nous étonnons de ces dessins attendus comme le café du matin et, eux aussi, fort profitables à notre éveil. Nous les goûtons à nouveau, le nez dans la pile de ses albums et cette revoyure nous tient en arrêt, nous fait regarder ce que nous n’avions qu’entrevu, admirer son art de mettre le doigt sur la plaie et les pieds dans le plat (et « en même temps », s’il vous plaît).

Le « diplôme de fils » de Jean Sarkozy, le RAID qui ne parvient pas à déloger Nicolas de l’Élysée, l’impact de la candidature d’Eva Joly résumé à ses changements de montures de lunettes, Mélenchon exigeant de Marine Le Pen qu’elle arrête de le tutoyer tandis que la présidente du FN l’entraîne vers l’Assemblée nationale, Cécile Duflot dessinée enlaidie, avachie même, après qu’elle a distribué à la pelle et sans vergogne des croix de la Légion d’honneur à des camarades de parti, Arnaud Montebourg rhabillé en « Capitaine Fanfaron », après avoir joué dans les magazines les superhéros du patriotisme économique vêtu d’un pull made in France, les détenus de nos prisons surpeuplées demandant à Christiane Taubira une loi instaurant de la place pour tous…

Quand la RATP refuse (puis finit par accepter) une publicité en faveur de l’aide aux chrétiens d’Orient, un agent du métro se montre incapable d’indiquer la station République à ceux qui ont fui leur pays sans pouvoir protéger leur église. Quand, dans le Golan et en Cisjordanie, Israël intensifie sa politique d’« implantation », le dessin qui montre une forêt de grues déposant des flopées de maisons ornées du drapeau hébreu est légendé : « Un État palestinien est caché dans ce dessin, sauras-tu le retrouver ? »

À la censure, Plantu oppose un refus obstiné, opiniâtre. Qu’il s’agisse de défendre Lefred-Thouron ou Siné virés de Charlie par Philippe Val, de se porter aux côtés de Rayma, dessinatrice vénézuélienne en difficulté avec un régime qu’elle a comparé aux républiques bananières, de soutenir le dessinateur palestinien Baha Boukhari qui a osé se moquer du leader du Hamas, de faire savoir qu’Ali Ferzat, auteur de caricatures de Bachar Al-Assad, a eu les doigts brisés, Plantu est une vigie qui ne prend pas la pose, qui ne donne pas de leçons, qui alerte, informe, rappelle que rien n’est moins acquis que la liberté d’expression. Et, comme il ne joue pas les héros, les consciences, ou les professeurs de vertu, lorsqu’on lui demande s’il lui arrive de s’autocensurer, il répond que oui, et qu’il ne connaît pas un seul dessinateur qui représenterait tout ce qui lui passe par la tête. (Mais il glisse dans ses albums certains dessins auxquels il a renoncé.) 

L’homme qui a découvert Plantu s’appelait Bernard Lauzanne. Austère et massif, il incarnait le meilleur du Monde, le meilleur du journalisme. Dans le quotidien de la rue des Italiens, il n’écrivait jamais une ligne. Il veillait sur les articles des autres, sur leur exactitude, sur leur bien-fondé, sur leur ton. Il empêchait les journalistes de se croire plus importants que le sujet ou le personnage dont ils avaient à traiter, de faire leurs intéressants. Loué soit Bernard Lauzanne qui reconnut en Plantu le dessinateur qu’il fallait pour illustrer cette haute idée de la presse. 

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