Valley perdue

San Francisco vit dans un état permanent de salon professionnel. À gauche, je vois une réduction pour accéder à un séminaire sur le cloud pour seulement 2 699 dollars, déjeuner inclus – j’espère au moins que c’est sans gluten. À droite, une affiche vante les mérites d’une expo « start-up » à laquelle ne pas aller serait signer son arrêt de mort dans l’écosystème entrepreneurial, indubitablement. La marée humaine qui m’enveloppe sur le passage piéton est un patchwork de logos d’entreprises à la mode. Un oiseau bleu Twitter sautille aux côtés de plusieurs A d’Amazon qui sourient de concert. Ils s’engouffrent avec joie dans la gueule béante du Moscone Center, espace de convention éléphantesque qui devient souvent le centre névralgique d’une ville déjà poumon technologique. Mon réflexe est de courir en sens inverse. On ne me prendra pas moi, startuper parisien, à me mélanger à des entrepreneurs si mal habillés. 

Je trouve refuge dans un bar de Mission, le quartier mexicain, dans lequel il ne devrait y avoir de commun avec les start-up que des tables de ping-pong – si prisées des nouveaux bureaux à la mode, où les salles de réunion ne sont plus qu’un vestige de l’ancien monde. Une bière IPA bien fraîche me fait oublier mon absence de financement, mon incapacité à recruter, et mon taudis à 1 500 dollars par mois. Jusqu’à ce que ma sereine solitude soit soudainement interrompue par une balle de ping-pong qui atterrit directement dans mon verre. Plouf. Je me retourne – personne ne vient réclamer son dû. 

« Dude, it’s a sign », me dit un voisin de bar. La visière de sa casquette « Yankees » bien relevée, accoudé face à la foule, il la toise du haut de son ventre bedonnant mais ferme – signe distinctif de l’ancien quarterback qui a plongé dans l’opulence. « Un signe de quoi ? », je demande en touillant ma bière avec la balle de ping-pong égarée. Il éclate d’un rire gras avant même d’avoir sorti sa blague : « Tu devrais investir toute ta fortune dans le Bitcoin. Ou alors, tout vendre. C’est à toi d’interpréter ! » S’ensuit une poignée de main tout américaine : je me présente, Thomas, il se présente, Jim, et, comme le veut la coutume, je lui demande ce qu’il fait dans la vie. 

La réponse est sans appel : « I make millions. » 

Je me balance d’un pied sur l’autre, sans trop oser demander de détails sur cette annonce pourtant fracassante. Jim n’a pas le look du trader de la City, mais à « SF » il est une autre espèce de millionnaires qui pullule sans attributs vestimentaires, les entrepreneurs à succès. « J’ai une start-up. Je fais un fucking MRR à onze chiffres, j’ai un cycle de closing de moins de 8 fucking minutes, j’ouvre un nouvel office chaque semaine dans le monde et j’upsell 85 % de mes clients. » 

Je n’ai rien compris. Pendant qu’il déblatère, une pouliche pas franchement majeure le rejoint, se cale sous son bras pour siroter sa bière, plonge les mains dans les poches de son jean à strass, passablement ennuyée de la seule activité qui s’offre à elle : mâchonner son chewing-gum. Jim me propose un verre, en ajoutant qu’il pourrait tout autant acheter le bar. Je me sens con à l’écouter, planté là avec ma bière tiède et cette balle de ping-pong qui flotte dedans. 

Je les quitte et remonte la ville vers le Tenderloin. Petit à petit, les murs de street art laissent place aux trottoirs parsemés de fantômes, sans-abri drogués au crack et abandonnés au béton, qui fondent sur le sol froid et qu’on enjambe comme on franchirait un mobilier urbain menaçant. Certains grognent, animaux sauvages de cette jungle dont les autres habitants sont leurs pires ennemis, qui les attaquent par ignorance. Je change de trottoir pensant que la route fera office de barreaux de prison, mais leurs esprits sont déjà largement enfermés dans un nuage de psychotropes nocifs.

Silicon Valley en carton : je croyais me balader dans les rues de San Francisco, me pencher et ramasser les fruits juteux d’investisseurs généreux. Mais on ne trouve à terre que de la pisse, des capotes et des seringues. J’imaginais une route pavée de briques jaunes, comme dans Le Magicien d’Oz, semée de belles rencontres, d’opportunités de business et de clients aux poches profondes. 

Silicon Valley de pierres précieuses : elle existe bien, la Cité d’Émeraude, au bout, pour les Jim, les Mark et les Steve, mais le chemin est carrément embouteillé d’épouvantails qui jouent des coudes pour être les premiers arrivés. Et si même j’y parviens, qu’est-ce qui m’attend au bout : une trahison, une découverte, un rêve, comme dans le conte ? 

Je passe la porte de ma colocation de bric et d’broc. Je salue mes roommates du monde entier, avec qui on n’a pas besoin de dépasser la barrière de la langue : on se parle tous en jargon start-up, on se souhaite bonne nuit au pays des licornes, pas trop de cauchemars de marge brute à moins de 2 %.

Une soirée comme une autre à San Francisco. Je me couche tôt ; demain, j’ai un salon professionnel. La prochaine fois que je croise Jim, c’est moi qui fais des millions. 

[…]
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