Contrepied

Un grain de sel

Écrire sur l’humour est généralement l’exercice qui en manque le plus. Il faut d’abord dominer la tentation de l’exhausser au point d’en faire le nec plus ultra des manifestations de l’esprit humain. La plupart du temps, cette sublimation se fait en suggérant que sous la légèreté se cache une grande profondeur. C’est la célèbre « politesse du désespoir », dont j’écrirais volontiers qu’elle est un abus de langage (et même de confiance), si je ne me souvenais pas du mot de Tristan Bernard à sa femme lorsqu’on vint les arrêter pour les conduire à Drancy : « Tu vois, jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, maintenant, nous allons vivre dans l’espoir. » On peut juger par là que rien n’est simple, comme aime à le souligner Sempé, dont les traits nous font voir ce que nous avons sous les yeux, vertu que l’on peut considérer comme une marque du talent d’humoriste. 

Hasardons alors que l’humour est quelquefois un dernier refuge. Dans l’Europe communiste, où une anecdote hostile au régime ou à ses dirigeants valait à son conteur trois ans de camp, des anonymes s’efforçaient de soulever un instant par la moquerie le couvercle totalitaire : « Un peintre abstrait circule dans les rues de Moscou. Il est suivi par deux figuratifs en civil » ; « On a créé pour Nikita Khrouchtchev le prix Nobel d’agriculture car il a planté du blé en Russie et l’a récolté au Canada » ; « À la mort de Staline, le bureau politique du parti est réuni nuitamment et Molotov, blême, annonce la nouvelle aux camarades. Passé un instant de stupeur, une voix murmure : “Qui va aller le lui dire ?” »

Il arrive donc à l’humour de permettre que l’on dise des choses défendues, voire des choses horribles. Alphonse Allais soutenait que : « Les familles, l’été venu, se dirigent vers la mer en y emmenant leurs enfants dans l’espoir, souvent déçu, de noyer les plus laids. » La Zazie de Queneau veut être institutrice « pour faire chier les mômes ». Oscar Wilde proclamait que « le travail est la plaie des classes qui boivent ». Et cette forme d’esprit ne le quitta pas même à ses derniers instants où, recevant la note du médecin, il soupira : « Je meurs au-dessus de mes moyens. »

Distance et désinvolture seraient-elles les deux mamelles de l’humour ? Jean Oberlé, l’un des Français de la BBC, racontait que, pendant le Blitz, ayant pris un taxi pour rejoindre la maison qu’il partageait avec ses camarades de la France libre, son trajet se déroula sous des bombardements si intenses que le souffle de l’un d’eux fit faire demi-tour à la voiture. Le chauffeur la remit dans la bonne direction et, lorsqu’ils atteignirent enfin leur destination, Oberlé lui proposa d’entrer boire une bière. « Volontiers, m’sieur. – On a eu de la chance, hein. – Ouais m’sieur, rien que des feux verts ! » Churchill n’aurait pas dit mieux, qui, lors d’une intervention radiophonique, proclama à l’intention de Herr Hitler : « Nous attendons l’invasion promise ; les poissons aussi. »

Ne passons pas sous silence que la vacherie est la plus sûre inspiratrice du trait d’humour. Au directeur de la NRF qui lui suggérait d’écrire tout le mal qu’il venait de lui dire de Paul Bourget, François Mauriac répondit : « Je préfère me réserver pour sa nécrologie. » Je vois dans ce mot – et dans beaucoup du même auteur – l’illustration de ce que me disait ma grand-mère : « La charité chrétienne, c’est magnifique, mais la méchanceté catholique, c’est plus fréquent. » 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire