Le Sournois Gentilhomme

Henri Bergson, dans Le Rire, explique que les tragédies ont pour titre des noms propres, car elles ont besoin d’être incarnées, comme Phèdre, Antigone, Polyeucte. En revanche, pour les comédies, les titres sont des caractéristiques dépeignant un défaut ou une classe : L’Avare, Le Misanthrope, Le Malade imaginaire.
Alors s’il fallait écrire une pièce de théâtre sur le moment de l’année qui m’a le plus marqué, je pourrais partir sur une tragédie : Penelope. Mais, instinctivement, ma plume me pousse vers le rire, et je voudrais ici vous proposer la première ébauche d’une comédie.

 

LE SOURNOIS GENTILHOMME

La scène se passe dans le salon cossu d’une grande demeure sarthoise de type château.

LES PERSONNAGE


François, homme politique influent
Penelope, son épouse (elle a un léger accent anglais)
Le Majordome



Tactactactactactactac… TAC… TAC… TAC (Il s’agit du bruit du brigadier…)

Acte I, scène I
Penelope est assise sur le canapé, elle tricote. François entre à jardin avec des dossiers sous le bras et se dirige vers le bureau derrière le canapé, il range des papiers dans des tiroirs pendant un long moment. Il neige dehors.

François : Ah, Penelope. Vous êtes là.
Penelope : Où voulez-vous que je sois ?
François : Pardon ma chérie… (Regardant son ouvrage.) Laissez-moi deviner. Des chaussettes ? Une écharpe ? Un bonnet ?
Penelope : … des mailles…
François : Je vois bien que ce sont des mailles. Mais vous n’avez pas de but ?
Penelope : Non. Les enfants viennent dimanche, je m’y prépare.
François : Nous sommes mardi !
Penelope : Oui, donc je suis dans les temps. In time.
François : Votre pragmatisme est un précieux soutien pour moi, Penelope. Allez, je vous laisse travailler.

Elle sourit.

François : Labor omnia vincit improbus.

Elle fait un faux mouvement avec l’une des aiguilles qu’elle s’enfonce dans le doigt.

Penelope : Aïe !
François : Ma chérie, ça va ?
Penelope : Quand vous parlez latin, je m’égare.

Le Majordome entre précipitamment à cour.

Le Majordome : Que se passe-t-il ? Madame, tout va bien ?
Penelope : Oui, oui, plus de peur que mal, mon aiguille m’a trahie !
François : Merci Nicolas.
Le Majordome : C’est normal, monsieur. Juste, puis-je rappeler à monsieur que je ne me prénomme pas Nicolas.
François : Je sais très bien Nicolas. Mais votre contrat stipule que je vous appelle Nicolas.
Le Majordome : Oui, mais comme je ne m’appelle pas Nicolas, je me disais que peut-être…
François : Eh bien, ne vous dites rien.
Penelope : Laissez François penser pour vous. C’est plus confortable. Et puis c’est son plaisir…
François : L’idée de commander un Nicolas me réjouit. Et me réjouira encore plus quand nous serons tous à l’Élysée ! Vous n’oseriez m’en priver ?
Le Majordome : Pardon monsieur.
François : Je vous pardonne, Nicolas.
Penelope : Le gâteau pour dimanche avance-t-il ?
Le Majordome : Madame, nous sommes mardi.
Penelope : Je sais. Mais il faut que vous soyez prêt, car c’est moi qu’on jugera.
Le Majordome : Bien madame. J’y retourne.
Penelope : Nicolas. Pourriez-vous allumer le téléviseur ?
Le Majordome : Avec plaisir madame, je mets BFM comme d’habitude.
Penelope : J’aime bien. Comme ça, je prends des nouvelles de mon mari.
François : Je suis là…
Penelope : Oui, mais je te préfère dans le poste. Au moins, tu me regardes quand tu me parles.
François : Votre réalisme est un précieux soutien pour moi, Penelope. Bon, je vais y aller, mon attachée parlementaire m’attend…
Le Téléviseur : Le Canard enchaîné a fait des révélations qui pourraient avoir un effet dévastateur sur la campagne présidentielle…
Penelope : Listen, ils parlent de toi.
Le Téléviseur : Effectivement, des révélations qui touchent l’épouse d’un des candidats…
François : Ah non, ils parlent de toi.
Le Téléviseur : … elle aurait été rémunérée 500 000 euros brut pour des emplois d’attachée parlementaire auprès de son mari et ce depuis 1998.
Le Majordome : Ah non, ils parlent de vous.
François : Nicolas ! Vous êtes un con !

Il attrape la télécommande, éteint le téléviseur et renvoie le majordome à ses appartements. Elle fond progressivement en larmes.

Penelope : Mais… mais… mais…
François : Ce n’est pas ce que vous croyez !
Penelope : Mais ils viennent de le dire.
François : Oui, mais le père de vos cinq enfants vous dit le contraire.
Penelope : Mais laissez-moi y croire.
François : Non, c’est une erreur, je suis certain qu’ils m’ont confondu avec un élu des Hauts-de-Seine.
Penelope : François. Je suis tellement heureuse.

Elle lui tend les mains et l’assoit à côté d’elle.

François : Pardon ? Mais, ma chérie ?
Penelope : C’est merveilleux. Cet homme vient de dire que j’avais un travail et un salaire, et depuis plus de quinze ans !
François : Je ne comprends pas tout…
Penelope : I’m so happy !!! (Elle ouvre la fenêtre et jette son tricot.) Tout le monde pense que je suis inutile, mais non, c’est faux ! Je nous ai rapporté 500 000 euros. Quand je vais dire ça aux enfants. Ils vont être tellement fiers de leur mère.
François : Votre positivité est un précieux soutien pour moi, Penelope.

Elle s’assied à côté de lui sur le canapé. Il pose la tête sur son épaule.


Penelope : François, que me disiez-vous tout à l’heure en latin ?
François : Labor omnia vincit improbus.
Penelope : Et ça veut dire ?
François : C’est un vers de Virgile.
Penelope : Très bien, mais quelle en serait la traduction ?
François : Labor omnia vincit improbus : « Un travail acharné vient à bout de tout. »

À suivre

 

[…]
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